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UN VOYAGE SUR LA RIVIÈRE DU LIÈVRE EN L’AN

La chose était d’importance. Aussi bien, laissant de côté le véhicule qui nous avait portés, nous décidâmes de recourir à des guides dont l’un prendrait sur un charriot notre tente, nos couvertures et nos vivres, et les deux autres nous conduiraient en canot sur la rivière.

Chacun sait que le bonheur est chose relative. C’est pourquoi ce voyage mémorable qui dura deux semaines nous laisse encore perplexe, après un laps de vingt-cinq ans, et nous nous demandons qui l’emporta de la fatigue ou du plaisir.

Notre-Dame de Ponimain (80 familles).

En quittant le village de Notre-Dame de Laus nous constatâmes avec plaisir que nous avions traversé le massif principal des Montagnes et que les plaines du nord commençaient à faire leur apparition. Elles sont loin assurément de présenter partout un sol apte à la culture ; mais le contraste était frappant, néanmoins, entre ce que nous voyions et ce que nous venions de traverser. Le canton de Dudley est sablonneux, mais fertile, riche en bois, riche en prairies. Celui de Bouthilier possède dans la vallée un beau fond glaiseux. Celui de Kiamika, rocheux à l’est, est excellent, lui aussi, sur le bord des rivières ; celui de Robertson est mélangé de glaise et de sable ; ceux de Campbell et de Pope sont meilleurs encore. Mais n’anticipons pas et reprenons le fil de notre récit.

Du Laus à Pontmain, on compte une quinzaine de milles. Ce village, paroisse aujourd’hui, n’était, à l’époque de notre voyage, qu’un hameau minuscule peuplé de familles, parentes ou alliées, n’ayant de goût que pour le travail des bois.

La Lièvre en cette région absolument plate, s’est étalée en larges expansions : d’abord le lac des Ecorces : ensuite les lagunes ou locaux, pour employer l’expression locale. Nous dûmes, pour accéder à Pontmain, naviguer sur le lac des Ecorces. Le vent était contraire et nos canots, pesamment chargés, affleuraient à peine au-dessus du clapotis des vagues. Mais leur pince élégante se dressait à l’avant comme le col orgueilleux des cygnes noirs d’Australie ; et nous nous efforcions, par une attitude détachée, de persuader aux autres que nous n’avions pas peur. L’heure était avancée quand nous atteignîmes le rivage, et nous résolûmes de camper dans le bois à quelque distance du village. Cette décision me remplit de joie personnellement car, jamais de ma vie, je n’avais dormi à la belle étoile.

La joie, d’ailleurs, fut courte. Notre souper, très sobre, achevé, nous dressâmes notre tente, étendîmes nos couvertes, et, sans allumer un feu qui semblait prématuré, chacun se coucha pour dormir.

Il faisait un froid intense et nous ne parvînmes point à nous réchauffer. Nous n’osions pas cependant remuer de peur d’éveiller notre prochain.

L« Canada héroïque.

Au milieu de la nuit un bruit au dehors se fit entendre ; notre cheval s’enfuit au galop et notre brave chien de garde se réfugia près de nous à l’abri de la toile protectrice. Quelque ours rôdait sans doute.

Ainsi coulaient les heures quand l’un des prétendus dormeurs poussa un cri : « L’on meurt de froid, dit-il. Faisons du feu. » A cette exclamation tous répondirent en s’esclaffant, car personne n’avait fermé l’œil ; et le reste de la nuit se passa à conter des histoires. Le jour parut enfin à la satisfaction générale.

Le lac des Iles.

Ce jour-là, nous poussâmes jusqu’à l’embouchure de la rivière Kiamika, puissant cours d’eau, dont l’apport double l’importance de la Lièvre ; et, prenant à gauche dans un ruisseau fangeux, nous nous traînâmes péniblement jusqu’au superbe lac des Iles, but ultime de notre navigation.

Ce lac alors désert, est devenu, depuis, le centre d’une petite paroisse de 80 familles.

Il est très vaste et profond, bordé de rochers et semé d’îles boisées. Son aspect est enchanteur. Les truites y pullulent et le gibier abonde. Nous y passâmes une journée mouvementée. Certains bûcherons se joignirent à nous pour y faire la chasse. On m’avait posté dans un léger canot, avec un guide, entre deux îles par où les chevreuils devraient certainement passer. On m’avait, de plus, enjoint de ne pas tuer la bête au milieu du lac, de peur qu’elle ne coulât à pic et ne se perdît. C’était beaucoup présumer de mes talents cynégétiques.

Voici donc qu’on découple les chiens. Leur voix puissante réveille les échos des îles et des rives. Nous attendions palpitants, lorsque soudain, une chevrette bondit à l’eau et cingla droit sur nous. Mon Dieu ! qu’elle était jolie ! Ses oreilles et ses naseaux émergeaient à peine au-dessus des vagues. Elle venait à nous dans son innocence, lorsque mon guide éperdu s’écria : « Tirez, père, il est temps ! » Mais moi, docile aux instructions reçues, je refusai. Pensez donc. Envoyer dans l’abîme, une aussi belle proie ? Je l’effrayai, elle vira de bord et courut au rivage. A peine eut-elle bondi sur la grève que je fis feu. Hélas ! je tranchai une branche voisine, et mon chevreuil détala.

Devinez ma déception et les sentiments de tous les fins chasseurs mes compagnons. Je suis devenu un personnage légendaire. J’appris, dix ans plus tard, qu’on m’accusait d’avoir manqué dix chevreuils, un par an. C’est une erreur de fait ; mais je dois confesser ici humblement que si j’en avais jamais tiré d’autres, il est infiniment probable que je les eusse manqués. D’où je conclus qu’il vaut mieux pour moi sauver les gens que perdre les bêtes.

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