‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 154 sur 225 · CHAPITRE IX. — UN VOYAGE SUR LA RIVIÈRE DU LIÈVRE EN L’AN · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. — UN VOYAGE SUR LA RIVIÈRE DU LIÈVRE EN L’AN

Pour me consoler de ma déconvenue, mes amis abattirent sous mes yeux un jeune faon que nous mangeâmes ce même soir dans un camp. Nous étions joyeux. Un métis malin se chargea, au nom de la compagnie, de tirer vengeance de ma maladresse. — « Père, dit-il, savez-vous comment il faut s’y prendre pour tuer un chevreuil ? » « Non, dis-je, que fautil faire ?» — « Il faut tirer tout dret dessus. »

On rit beaucoup et je fis semblant de rire plus fort que les autres. La nuit fut moins gaie. Le vent soufflait glacé à travers le mur du camp mal calfeutré, et les rondins de ma couchette meurtrissaient mes côtes. De plus, mon épaule gauche était endolorie. Depuis plusieurs jours j’avironnais de mon mieux, au désespoir de nos guides qui me conjuraient de ménager mes forces. L’expérience acquise depuis me porte à croire que j’étais plus nuisible qu’utile.

Notre voyage touchait à sa fin. Il fallait songer au retour. J’ai encore dans les yeux le tableau de ce beau lac aux flots d’azur sombre, de notre navigation entre les îlots boisés et les bords rocheux. Je vois les chevreuils plonger à l’eau et dérouter les chiens ardents qui errent sur la rive en humant l’air. L’animai sauvage nage rapidement. Un canot le poursuit, un autre barre sa route. 11 cherche du tranchant de son pied fourchu à percer la légère écorce ; il tombe foudroyé. On sonne l’hallali. Les chasseurs débouchent du bois, les chiens accourent langue pendante, yeux injectés de sang. Ils feignent de ne pas voir la bête qui gît à leurs pieds sans vie ; mais ils attendent qu’on leur jette à dévorer son cœur et ses entrailles.

Dans quelques années ces forêts auront disparu. A leur place des moissons couvriront le sol. Le chevreuil aura fui vers le nord, et les vaches débonnaires viendront d’un pas lent se désaltérer aux eaux fraîches. Je me souviens également du soir du départ, des derniers feux du soleil reflétés en vagues sanglantes sur la rivière, des tentes des Algonquins qui saluèrent notre passage des salves de leurs fusils,, des ombres virgiliennes descendant épaisses du haut des monts : Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.

Nous avons franchi des rapides, éprouvant à ce jeu périlleux une étrange volupté. Puis, la nuit tombée et toute noire, nous avons ramé longtemps sans entendre d’autre bruit que le choc cadencé des avirons. Après quoi harassés mais heureux, nous reprîmes le chemin banal des villes.

Le diocèse de Mont-Laurier.

Quelques années après ce grand voyage, il nous fut donné d’achever notre randonnée dans la vallée de la Lièvre jusqu’aux extrêmes limites

de la civilisation. Mais les temps étaient bien changés. Nous dédaignâmes le vieux sentier perdu de jadis. C’est du nord aujourd’hui que nous vient la lumière. Le royaume du curé Labelle est traversé de part en part, depuis Montréal jusqu’à Mont-Laurier, par un chemin de fer. Des colons nouveaux ont afflué qui ne ressemblent en rien aux anciens. Ils ont trouvé, au nord des Laurentides, des terres, non merveilleuses ass-urément, mais capables de nourrir des colons. Un diocèse a été créé, diocèse, pauvre en vérité, mais qui témoigne de l’incroyable révolution accomplie. Des villages que nous avons connus bien humbles ont prospéré. Le Rapide de l’Orignal, aujourd’hui siège d’un évêché, compte quatre mille âmes, et affiche, sous le nom de Mont-Laurier, de grandes prétentions. Tant mieux ! Que la Providence, qui veille avec une si paternelle vigilance sur l’avenir du Canada, bénisse la vallée de la Lièvre et le jeune diocèse de Mont-Laurier!

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