CHAPITRE X. — LA CHASSE AU CANADA
cissaient le ciel et couvraient la terre. On en prenait des milliers qu’on confisait dans le saindoux. Mais les habitants, jamais satisfaits, craignant pour leurs grains, les firent conjurer par les curés ; et, depuis lors, cette manne a disparu.
Sur les fleuves et sur les lacs, les outardes et les oies sauvages abondent encore à l’époque du passage. Mais elles sont devenues méfiantes et difficiles à approcher.
Les loups.
Les loups sont nombreux au Canada, quoique on en voie très peu. Ils détruisent quantité de chevreuils, l’hiver, lorsque la neige est profonde, et forcent ces derniers à se rapprocher des habitations. D’une endurance extraordinaire, ils franchissent, à jeun, de longs parcours. Réunis en bandes de sept ou huit individus ils se rapprochent des fermes isolées, enlèvent les moutons, les chiens, et se rendent redoutables même aux hommes. On les accuse de lâcheté. Mais, est-ce lâcheté que de redouter les armes et l’intelligence supérieure du roi des animaux ?
Quoi qu’il en soit, malheur à qui se perd, la nuit, dans nos forêts ! Tous ceux qui campèrent sous la tente, et qui, assis le soir, autour du feu, entendirent les hurlements des loups, qui les cernaient et perçurent dans l’ombre leurs yeux phosphorescents, ont éprouvé des sensations qu’on ne saurait honnêtement confondre avec la joie parfaite.
J’ai souvenance d’une tragédie qui fit grand bruit dans son temps, c’est-à-dire vers la fin du siècle dernier.
Un Irlandais catholique, John Boyle, vivait avec sa femme sur une ferme isolée de la paroisse de Sheenboro, comté de Pontiac, diocèse de Pembroke, à sept milles environ de la chapelle.
La paroisse était nouvelle, les gens étaient pauvres et les chemins n’existaient pour ainsi dire pas. Bref, le fermier, quoique bon chrétien, se rendait rarement au village pour la messe.
Un dimanche, voulant tromper l’ennui, Boyle dit à sa femme : « Mary- Ann, je vais réciter mon chapelet dans le bois ! »
Les heures s’écoulèrent et John ne revint pas.
Mary-Ann l’attendit longtemps. Puis, sortant de sa cabane, elle l’appela. Elle s’avança jusqu’à l’orée de la forêt et cria de toutes ses forces. Personne ne répondit ; et la pauvre femme eut la sensation qu’un malheur était survenu.
Le dimanche suivant, le Père Patrick Kiernan, celui-là même qui devait mourir curé de St-Michael de Montréal, fit part à ses ouailles de la disparition de leur concitoyen et des craintes fondées qu’il entretenait
à son sujet. Il leur recommanda d’organiser une battue pour retrouver, mort ou vif, celui qu’on pleurait.
Au sortir de la messe les hommes se rendirent donc à la ferme du pauvre disparu ; et, rangés sur un seul front très étendu, à distance convenable les uns des autres, ils poussèrent à travers bois dans la direction que Boyle avait prise. Ces hommes, habitués à la vie des chantiers, connaissaient bien les pistes. En moins d’une demi-heure, ils arrivèrent à la clairière où leur ami était tombé. Ils découvrirent des lambeaux de chemise de laine, les restes d’un crâne et des fémurs, ils reconnurent, surtout, presque intactes, les grosses bottes dans lesquelles les bas des jambes elles pieds de l’infortuné se trouvaient préservés.
Ainsi périt John Boyle, mangé par les loups.
Les ours.
Les ours canadiens sont-ils à redouter ?
Mon Dieu, les ours sont comme les autres animaux, les lions inclus ; ils évitent, autant qu’ils peuvent, l’homme, surtout s’il est armé.
Ne les méprisons pas pour cela, et suivons plutôt leur exemple : évitons-les. Non coutuntur Judaei et Samaritani. Fuyons surtout les mères. Ces bêtes-là sont sujettes à des humeurs étranges. Mieux vaut ne pas les brusquer.
Si vous rencontrez un ours sur votre droite, obliquez à gauche, sans avoir l’air de fuir. Il vous en saura gré.
On dit qu’il est lourd. Peut-être. Mais il dégringole du haut d’une montagne comme une roche, et disparaît en un clin d’œil. On dit qu’il est lent. Il se dandine sans grâce en trottant ; mais il a vite fait de fatiguer son homme.
Il est fort et adroit. 11 saisit votre bâton ou votre fusil, l’arrache et le brise. Ses pattes lui servent de mains ; ses griffes sont plus à craindre que ses dents.
On les prend au piège au fond des bois. Ils poussent alors des grognements épouvantables, parviennent, des fois, à se couper la patte, et d’autres fois, meurent de rage.
Dans la paroisse de Pélissier, entre Cantley et Prie-st Creek, non loin de la rivière Gatineau, vivait naguère un- vieux trappeur dont j’oublie le nom. Il avait capturé cinquante ours dans sa vie. Un beau matin il vint voir ses pièges. Cette fois, l’ours qui s’était libéré le captura.
Comme le chasseur ne rentrait point au logis, ses enfants et ses voisins se mirent en quête. Ils le trouvèrent gisant inanimé, perdant son sang par trente blessures. Transporté à l’hôpital de la rue Water, Ottawa, l’infortuné