‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 160 sur 225 · CHAPITRE X. — LA CHASSE AU CANADA · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. — LA CHASSE AU CANADA

saigne et vide la bête avant qu’elle soit refroidie. Les chiens affectent une indifférence comique, comme si l’on ne savait point qu’ils suivent passionnément les moindres opérations, et qu’ils se délectent à la pensée de la curée qui va suivre.

Nos chasseurs inscrivirent à leur tableau vingt-six chevreuils. Ils en auraient abattu quarante s’ils avaient été moins nerveux ; car tous étaient d’excellents tireurs à la cible. Mais c’est une chose de tirer sur un point fixe et une autre de tirer au vol ou à la course. Les bons soldats font parfois les chasseurs médiocres.

Quoi qu’il en soit, nos Américains partirent enchantés.

L’hiver, les chevreuils se mettent en bandes et se retirent au fond des bois, là où abondent les sapins, les bouleaux et surtout les trembles dont l’écorce et les bourgeons leur servent de maigre pâture. Ils forment un vaste cirque bien battu, dans lequel ils passent la mauvaise saison. On appelle ce cirque un ravage.

Découverts et forcés, ils se jettent dans les hautes neiges où ils s’épuisent rapidement, et sur les croûtes glacées où leurs pattes se déchirent. Ils pleurent et se lamentent comme des enfants, et deviennent la proie des loups et des hommes de chantiers.

Parfois à l’automne, des chasseurs, bravant les iois, fixent à leur chapeau une lampe électrique attirant à sa lueur l’animal curieux. Un vrai sportman méprise ces procédés barbares.

L’orignal.

Le caribou, plus grand que le chevreuil, plus petit que l’orignal, ne mérite point qu’on en fasse ici mention particulière. Parlons donc de l’orignal.

De tous les cervidés le plus grand et le plus beau est sans contredit l’orignal.

L’orignal correspond à l’élan d’Europe, si tant est qu’il existe encore des élans. Je dis correspond, car les animaux d’Amérique diffèrent toujours par quelque endroit de ceux des vieux pays.

Il atteint et dépasse la taille d’un cheval de course. Bas de croupe, haut d’épaules, il porte encore plus haut la tête ornée d’un superbe panache. La bosse de son encolure, la proéminence de sa lèvre supérieure altèrent un peu la régularité de son profil. Sa chair est tendre, sa peau est molle. Il ne galope jamais ; mais son trot, allongé, rapide, inlassable, l’égale aux meilleurs coursiers.

Des Américains excentriques l’ont parfois dressé à la voiture ; mais la chose ne va pas sans péril, car, à l’automne, au temps du rut, la bête, si l’on n’y met bon ordre, rompt ses traits et court au bois.

Cet animal, très doux, devient terrible, lorsque, à l’appel de sa compagne, pris de frénésie, il vole à son secours. Malheur alors à qui se trouve sur sa route, bête, homme ou canot ! Les bûcherons prétendent avoir entendu la forêt retentir du bruit des coups que les rivaux se portent. La bataille se termine par la mort ou la fuite honteuse du combattant vaincu.

M. Picotte partit, un beau jour d’octobre, à la chasse de l’orignal. Il avait pour compagnon un guide célèbre de Ville-Marie, Fred. Friedman, suisse d’origine, et garde-forestier dans les limites du Témiscamingue.

Parvenus à la baie des Quinze, à la tête du grand lac, nos voyageurs remontèrent, en canot d’écorce, un affluent de l’Ottawa sur un parcours de trente milles.

Descendus sur la grève, ils avaient à peine dressé leur tente et mis en ordre leurs impedimenta qu’un spectacle admirable attira leurs regards.

Le soleil se couchait dans un ciel sans nuage. De l’autre côté du lac, sur une éminence ravagée par le feu, un orignal gigantesque était campé, contemplant son domaine. Son corps fauve se dessinait en un relief parfait, son bois magnifique était nimbé de pourpre et d’or. On l’eût pris pour une statue de bronze dominant l’immensité d’un tapis vert somptueux.

Le missionnaire, épuisé de fatigue, et ne se sentant pas la main assez ferme pour s’assurer une aussi belle proie, laissa à son rude compagnon l’honneur et la joie de l’abattre. On tire l’orignal à des distances qui varient, selon le cas et l’habileté du chasseur, de deux mille à trois cents pieds. On le frappe, selon sa position, soit à la tête, soit au-dessous de la bosse, soit droit au cœur. Il ne convi-ent pas qu’un chasseur novice se risque à faire feu sans être appuyé d’un compagnon, car son arme tremblera, et il aura l’amer chagrin de voir son gibier, blessé ou non, disparaître.

Le lendemain, M. Picotte prit sa revanche. Une vache énorme, ainsi s’appelle la femelle, avait pris le large dans le lac, accompagnée de ses deux veaux. M. Picotte l’abattit. Elle roula sur l’eau et flotta. Elle pesait de six à sept cents livres.

Nos chasseurs poursuivirent les petits, se saisirent de l’un d’eux et le lièrent. Mais, bientôt, retrouvant leur sang-froid, ils prirent en pitié la bête innocente et lui rendirent la liberté.

En deux jours leurs canots furent chargés de viande jusqu’aux bords.

Le guide avait confectionné une trompe en écorce de bouleau. S’étant posté, un beau matin, avec son compagnon, dans une crique bien abritée,

Page 1