CHAPITRE XL
Le lac Meach.
Le lac Meach est si beau l’été que plus je vieillis plus je l’aime. Je me souviens encore de nos inquiétudes extrêmes lorsque, vers la fin du siècle dernier, la mort et la maladie de plusieurs de nos jeunes étudiants mirent notre fondation canadienne en péril. Le médecin nous avait bien prévenus du danger que nous courions dans ce rude climat, et nous avait conjurés d’adoucir la rigueur de nos observances en faveur de nos jeunes gens dont le tempérament n’était pas encore formé. Mais la crainte de relâcher quelque chose des austérités de notre vie nous avait retenus. Le temps vint où nous dûmes nous convaincre qu’après les fatigues d’un long hiver, une cure d’air au fond des bois s’imposait comme remède à l’anémie causée par un confinement si prolongé.
C’était, si je ne me trompe, au commencement de 1900 que je me mis en quête d’un lieu retiré et commode où nos scolastiques pussent passer leurs vacances et refaire leur santé.
La bonne Providence me conduisit sur les bords du lac Meach où villégiaturaient quelques Pères Dominicains de nos amis. Le lac me séduisit; je découvris au fond d’une baie un joli promontoire boisé d’une superficie de quatre arpents, propriété d’un fermier irlandais du nom de Farreil, impropre à la culture, mais idéalement adapté au but que je me proposais. J’en fis l’acquisition. Le bonheur voulut que la mère du fermier, empêchée par l’âge d’aller à l’église de Chelsea, apprenant que nous aurions une chapelle où elle pourrait entendre la messe, obtint de son fils pour nous des conditions inespérées.
L’hiver fut employé à la construction d’un vaste logis capable d’abriter une quarantaine de religieux. Je dis abriter, car chacun sait au Canada que, si les maisons de ce genre sont à l’épreuve de la pluie, elles ne garantissent pas toujours du vent, ni parfois du soleil dont quelques rayons se glissent entre les planches mal ajustées. Personne, d’ailleurs, ne songe à se plaindre ; surtout si de fins grillages ferment l’entrée de la demeure aux fâcheux maringouins.
Depuis lors, chaque été, nos étudiants ont passé leurs vacances au lac Meach, et leur santé, grâces au grand air et aux exercices corporels, s’y est complètement rétablie.
Depuis lors, également, notre montagne, où, jadis, la végétation s’épanouissait dans un désordre primitif, s’est graduellement transformée en un jardin de délices où rien ne manque, pas même les serpents.
Mais nos scolastiques ne le fréquentent plus. Les anciens, devenus prêtres, sont missionnaires, et les soucis de l’apostolat ne leur laissent plus de loisirs. Les nouveaux habitent maintenant Burgos, dans la lointaine Espagne ; ils passent leurs vacances au couvent de San Pedro de Cardena, près du tombeau du Cid1.
Toutefois, la place n’est point abandonnée ; des petits enfants l’occupent. Ce sont des Junioristes, ou, comme nous les appelons dans notre Ordre, des Séraphiques. Ils passent dans ces bois la saison d’été, partageant leur temps entre le jeu et la prière, sous l’œil paternel de leurs maîtres, loin des sollicitations malsaines du monde qui mettraient en péril leur vocation.
Et voilà comment va se formant peu à peu dans le cœur de notre jeunesse ce que j’appellerai la légende du lac Meach, légende d’un séjour enchanté qu’on aime beaucoup quand on s’y trouve, davantage encore
quand on en est éloigné, car l’imagination ajoute aux réalités une auréole et un charme.
■ }■ ï® Jnt maintenant quitté l’Espagne. Notre scolastica
depuis i.24 au sanctuaire de la Réparation, près Montréal.
se trouve installé