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CHAPITRE XI. — LE LAC MEACH

Voilà pourquoi, revenu moi aussi, pour quelques heures, sur les bords de ce beau lac, j’entreprends d’en fixer la véritable physionomie.

Lorsque des hautes falaises du Parlement notre regard se porte, au nord, sur les montagnes bleues de Chelsea, la plaine qui s’étend à nos pieds ressemble à une vallée sans largeur. N’empêche que la route qui, du pont des Chaudières s’allonge en ruban d’argent jusqu’à la Gatineau, puis de là monte brusquement le plateau jusqu’au village du vieux Chelsea, compte dix milles et semble interminable. Le pays que nous traversons est le type de la beauté rurale. La plaine étagée, mais unie, formée d’une terre forte et profonde, est couverte de vertes prairies où paissent les troupeaux des marchands de lait, et de vastes carrés d’avoines dorées que de puissantes machines coupent et lient en gerbes. Les nombreux bâtiments de fermes en parfait état, les maisons de maîtres aux murs de briques rouges, entourés d’un bocage, témoignent de l’aisance de ceux qui les habitent.

C’est que les fermiers d’Ironside, Anglais protestants et Irlandais catholiques, sont établis depuis longtemps sur ces terres et bénéficient des travaux de leurs grands-pères.

Ceux-ci, amenés au pays au commencement du siècle dernier par les soins du gouvernement britannique, furent employés d’abord au creusage du fameux canal Rideau.

On connaît l’histoire de ce canal. A la fin de la guerre de 1812 avec les Etats-Unis, lord Wellington alors ministre, ayant constaté que les canons américains commandaient les communications fluviales du Saint-Laurent aux Grands Lacs, résolut de créer par l’Ottawa une voie jusqu’à ces mers intérieures qui fût à l’abri d’un coup de main. Le colonel By, du génie militaire, chargé de ce grand travail, réussit pleinement dans son entreprise qu’il termina en 1831. Telle fut l’origine de la ville de Bytown, notre Ottawa actuelle, que le choix de la reine Victoria devait vouer plus tard aux glorieuses destinées que l’on sait.

Quant aux terrassiers du colonel By, ils reçurent à la fin des travaux des octrois de terre sur les deux rives de l’Ottawa ; et après avoir longtemps collaboré avec le fameux Philémon Wright, fondateur de Hull, dans le commerce du bois carré qui se fit alors sur une immense échelle, ils parvinrent pour la plupart à un bien-être relatif. Je dis relatif, car en général les colons ne s’enrichissent guère, ils travaillent surtout pour leurs enfants. Voilà ce qui explique comment cette partie de la Province de Québec est encore terra irredenta , et pourquoi les Canadiens-Français qui chassent si rapidement, ailleurs, les Anglais de leur patrimoine héréditaire, n’ont pas réussi à mordre dans nos parages. La jolie église de Chelsea, ombragée d’érables, se trouvant assise au pied des premiers contreforts des Laurentides, à l’écart du chemin du roi, il s’ensuit que le voyageur qui, pour se

rendre au lac Meach, à six milles plus au nord, doit passer devant elle, s’engage au sortir du village en plein défilé de montagnes. Avouons que l’impression qu’il éprouve de prime abord n’est guère favorable. Le chemin « montant, sablonneux, malaisé, » met à l’épreuve l’endurance des deux chevaux qui traînent son « coche ». Tout autour de lui, montagne, forêt, fermes même, respire la désolation. La montagne s’effrite en blocs épars ; sur les rochers dénudés par les pluies, les souches énormes des pins disparus cramponnent désespérément leurs racines ; les arbres abattus jonchent le sol de leurs troncs pourris, d’autres noircis par l’incendie, semblent agiter leurs bras décharnés, tandis que de jeunes taillis s’efforcent de couvrir de leur verdure les cadavres de leurs ancêtres. Les fermes que l’on aperçoit de çà et de là ont elles-mêmes un air de malheur, avec leurs bâtiments branlants et leurs défrichements négligés. Leurs habitants qui vécurent pendant tant d’années de l’exploitation forestière, sont maintenant découragés ; et, plutôt que de se livrer à l’agriculture, ils émigrent. Mais tout ici-bas a une fin, jusqu’aux chemins de montagne. Et voilà comment après une heure de marche laborieuse, on parvient à une auberge rustique, refuge de citadins en quête de fraîcheur. On est sur une éminence ; et en bas, tout proche, un coin de lac Meach apparaît.

Imaginez une vallée profonde, bordée de montagnes boisées, échancrée de baies, et pleine d’eau jusqu’aux bords. Un poète verrait là « un poisson argenté couché sur un lit de feuillage ». Mais nous qui sommes plus positifs ferons observer que la vallée, large d’un mille, longue de neuf, comprend trois nappes d’eau, les lacs Meach, Mousseau, et Philippe, reliés ensemble par des décharges et formant un système unique. Nous ajoutons que le titre de montagne donné à nos hauteurs pourrait paraître prétentieux si leur aspect sauvage n’imposait le respect.

Nous sommes, en effet, en pleine solitude, presque dans un désert, comme va le prouver le dénombrement des habitants de la région. Nous trouvons tout d’abord à l’entrée du lac Meach la petite auberge dont nous faisions mention tout à l’heure, puis une maison d’école et l’ancien moulin détruit d’Alexander où réside la famille. Sur un rocher dominant le paysage, M. Wilson, l’inventeur des bouées à l’acétylène qui éclairent le chenal du Saint-Laurent et nos ports maritimes, s’est construit un chalet superbe qui mérite le nom de château. Un mille plus loin, sur la rive nord du lac, une clairière laisse voir la ferme de Farrell et notre jolie maison peinte de couleur vert-pâle. Poussez encore un autre mille et vous apercevrez une vieille masure entourée d’un désert que la végétation sauvage envahit. Au fond du lac, enfin, la ferme de McGrath, dont l’aspect délabré ierait croire à un complet délaissement si quelques maigres champs d’avoine ne témoignaient du contraire. Sur la rive sud, deux défrichements non cultivés mais habités, du moins une partie de l’année. Ajoutez à cela deux ou trois douzaines de cabanes cachées sous les ombrages où viennent

Lac Meach, dans les Laurentides.

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