‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 164 sur 225 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LE LAC MEACH

villégiaturer, l’été, quelques familles de Hull et d’Ottawa, et vous aurez la population totale de notre' lac et des environs.

Et autour de nous s’étend la forêt immense comme une mer, courant droit au nord jusqu’à la baie d’Ungava, sur un parcours de trois cents lieues, à peine interrompue par quelques paroisses : Masham, Low, Gracefield, Bouchette, Maniwaki, Montcerf, qui font l’effet de ces îlots marqués sur nos cartes en points imperceptibles dans les profondeurs de l’Océan Pacifique.

Deux routes côtoient le lac ; le chemin public, au sud, rocailleux et sonore, conduisant à Masham, et relativement assez fréquenté ; au nord le chemin privé qui nous dessert, Farrell, et nous, tant bien que mal, et se perd plus loin dans les fondrières.

Ce lac porta jadis un nom français « la Charité ». Je me souviens d’avoir lu dans les archives, en préparant l’histoire du diocèse d’Ottawa, la note suivante, écrite en 1848 par Monseigneur Guigues : « Aujourd’hui nous sommes descendus dans la maison du bonhomme la Charité qui nous a prêté sa bonne (une barque selon l’expression du pays) pour monter à Masham. » Le bonhomme est mort depuis longtemps ; et, quoique sa fille, la vieille Madame Farrell, vive encore, les Anglais lui ont substitué celui de Meach, en souvenir d’une famille qui se noya dans ces eaux profondes.

Rien de triste et d’imposant comme la forêt canadienne. C’est que la solitude et le silence y régnent souverainement.

Les oiseaux chanteurs amis de l’homme ne s’écartent jamais de son voisinage tutélaire, les bêtes sauvages fuient le jour.

A peine voit-on parfois, à l’orée des bois, une compagnie de gelinottes qui s’enfuit d’un vol pesant. Quelques mésanges sautillent sur les clôtures ; des grives gorgées de mûres plongent dans les buissons ; des piverts grimpent aux arbres ; un milan plane ; le soir, l’engoulevent et la chauvesouris, l’un plus haut, l’autre plus bas, gobent papillons et moustiques.

Sur le lac, parfois, un goéland égaré s’arrête ; sur un roc écarté un héron monte la garde ; un couple de huards, matin et soir, fait retentir les échos ; un canard et sa couvée cinglent en triangle au large.

Quant au lac, il est plein de vie, mais d’une vie qui se cache. Les poissons pullulent, et chaque jour nous les capturons par centaines : paissons blancs, perchaudes, barbottes, menu fretin, groupés en tribus dans les fonds de vase et les herbes ; carpes et gros suceurs que l’on prend la nuit dans les verveux ; anguilles perdues dans les abîmes ; achigans, truites, amis des eaux glacées, grands chasseurs, objets de nos convoitises.

Le soir, quand le jour tombe dans un air chaud, ou quand une tiède ondée s’abat, c’est un fourmillement de vie sur la surface des eaux tranquilles. Mais nul bruit n’interrompt le silence.

Puis, la nuit vient et la forêt qui dormait se réveille. Les rats musqués,

Lè Canada h^fôSqtie.

les visons sortent de leurs trous et battent l’estrade sur les rives ; les putois, les siffleux cherchent des œufs et des racines ; les renards, d’un pas furtif, le nez au vent, suivent les pistes des perdrix ; car des poules il ne saurait être ici question ; les chevreuils élégants vont au lac prendre un bain ; les ours énormes s’approchent sans bruit des champs d’avoines et des massifs de framboisiers, qu’ils prennent par brassées et dont ils font de succulents repas. C’est, dans l’ombre, un mouvement intense de vie animale, où chasseurs et chassés ont égal intérêt à garder le silence, silence que quelques cris aigus, quelques lointains bramements, quelques sourds grognements interrompent un instant à peine.

Puis le jour vient et chaque bête gagne son repaire ou son trou.

Pénétrons maintenant dans la forêt.

La forêt canadienne ne ressemble en rien à la forêt française. Les grands bois de la vieille Europe, propriétés de l’Etat ou des riches châtelains, sont l’objet d’une industrie agricole des plus scientifiques. Entretenues selon les règles de l’art par des ingénieurs forestiers, largement ouvertes au soleil et au grand air, taillées, émondées, peignées et gazonnées, elles constituent des parcs superbes en même temps que des biens de rapport.

La forêt canadienne, même exploitée, conserve sa sauvagerie primitive. L’herbe ne pousse point dans sa demi-obscurité ; les ronces et les plantes folles du sous-bois, les denses et frêles taillis qui montent droit, en quête d’air et de lumière, les troncs renversés qui se décomposent, les rocs et les fondrières, les nuées de moustiques issus des marécages, rendent l’accès des bois, en été du moins, à peu près impraticable.

Pendant les beaux mois d’automne, les amants de la solitude que rien n’effraye s’aventurent parfois dans les clairières, à peu de distance du découvert. Ils suivent les chemins d’hiver construits par les bûcherons pour leurs traîneaux, lorsque la nei.ge durcie, aplanissant le sol, rend possible l’abattage des arbres et le commerce des chantiers. Ils découvrent les sentes des bêtes fauves, lesquelles ont leurs pistes favorites. Ils contemplent les merveilleux tableaux de la nature ; les rochers de granit rose semblables à des donjons ruinés, les fourrés impénétrables ; les ruisseaux aux cascades sonores, aux bords abrupts ; les fûts innombrables des arbres géants couronnnés d’un panache, merisiers, érables, hêtres, frênes, bouleaux ; les massifs d’arbres verts, cèdres, mélèses et sapins ; ils cherchent vainement les beaux pins d’autrefois aujourd'hui disparus. Heureux quand ils ne se perdent pas dans le dédale inextricable des sentiers, lorsque la nuit tombe, au risque de périr sous la dent des loups qui depuis quelque temps nous arrivent en bandes affamées des régions du nord. Naguère encore quelques prêtres, montant en automobile à Montlaurier, n’ont-ils pas failli devenir la proie de ces fauves, et n’ont-ils pas dû leur salut à un camp abandonné qui leur servit de refuge ?

Page 1