CHAPITRE XI. — LE LAC MEACH
Telle est notre forêt, immense, grandiose, infinie. Comment s’étonner qu’on éprouve dans ses profondeurs le saisissement et l’horreur virgilienne que donnent au navigateur novice les vastes plaines de l’Océan ?
La beauté du lac est multiforme quoique toujours merveilleuse. Ce matin, au saut du lit, mon attention fut attirée sur le spectacle de la baie qui s’étale devant ma fenêtre. Elle disparaissait sous un nuage floconneux que blanchissaient les pâles lueurs de l’aube. Bientôt l’aurore apparut et le ciel se teignit de rose ; le vent se leva, déchira le brouillard et laissa percer des échappées d’azur. Les brumes disloquées, s’acharnaient dans les combes abritées et s’accrochaient aux branches touffues. Enfin le soleil montra sur le sommet des monts son disque rouge et monstrueux ; le velours vert des collines qui de toutes parts environnent le lac pâlit ; on eût dit qu’elles buvaient la lumière sans vouloir la refléter. Finalement les rayons vainqueurs percèrent tous les voiles et descendirent sur les eaux. Ce fut un enchantement. Un éventail lumineux, argenté, formé d’écailles, mobiles, partait du fond obscur de la baie, en s’élargissant jusqu’à moi, et mes yeux fascinés n’en pouvaient supporter l’éclat. Puis tout se calma ; la lumière prit définitivement possession de son empire ; l’eau, comme un métal en fusion, s’alourdit, et les bois s’assombrirent.
Ce beau lac n’est pas toujours paisible, et les tempêtes y sont fréquentes en été ; mais elles ne durent point. Par les chaudes après-midi, le ciel soudain se couvre d’épais nuages ; une chaleur suffocante embrase l’air ; le vent tombe ; les feuilles des trembles elles-mêmes penchent immobiles. Tout à coup l’éclair fend la nue, le tonnerre gronde, la rafale descend des hauteurs en ouragan. Malheur au canot d’écorce surpris sur les vagues soulevées ! Puis un déluge d’eau s’abat, la tourmente fait rage, les arbres s’inclinent et gémissent, la maison craque lamentablement, et le vent siffle à travers les fissures. Bientôt, cependant, l’orage franchit les monts et disparaît dans la plaine ; les nuages vidés s’enfuient ; les arbres secouent les perles qui pendent à leur chevelure ; l’air se rafraîchit ; la nature respire à l’aise. Le soleil, alors, reparaît sur la cime des collines regardant au couchant ; l’arc-en-ciel brille en l’air et dans les gouttes de rosée ; la pourpre et l’or du soir s’atténuent, l’horizon se dégrade en teintes d’orange et de violet ; la nuit vient, et, dans les profondeurs de l’azur, les étoiles commencent à poindre.
Tel est le lieu où nos petits Séraphiques passent leur saison d’été.
Ils observent un règlement, pas trop strict puisqu’on est en vacances, mais enfin un règlement où tout s’harmonise : piété, travail et plaisir.
Ils se lèvent de bonne heure, font une courte oraison, entendent la
sainte messe. Puis iis déjeunent et vaquent aux soins multiples du ménage. Le dortoir est mis en ordre, la maison est balayée, les légumes sont épluchés et les poissons écaillés. Chacun, à tour de rôle, vient en aide à cet important personnage qui tient, en son pouvoir sinon la vie du moins l’estomac de la troupe, le cook.
Pendant que les petits travaillent ainsi, les plus grands, sous la direction d’un Père expert dans l’art des jardins, s’occupent à l’embellissement de la montagne. Sous leurs coups les grands arbres s’abattent avec fracas; sous leurs efforts les rochers sont arrachés et les sentiers s’aplanissent.
- Une heure aussi chaque jour est consacrée à l’étude.
Puis viennent les jeux, les bains, les promenades sur terre et sur l’eau, les pique-niques, les pêches, les excursions, les dîners champêtres, les retours sous les bois le soir, quand l’ombre s’étend, quand derrière chaque buisson on entend quelque chose qui gronde.
Après le souper qu’on dévore, car le grand air donne faim, on monte dans les grands canots, on cingle au milieu du lac, voguant tous de concert sous l’œil vigilant des maîtres. La nuit est calme, étoilée, le lac reflète les rayons argentés de la lune, et les lucioles affolées voltigent. On chante à l'unisson de beaux cantiques que les Anglais, assis aux portes de leurs cabanes écoutent, et la fête se termine par une hymne à Marie. L’on rentre alors au logis. C’est l’heure impatiemment attendue des histoires. Tantôt c’est la légende de Cadieux qu’on répète, tantôt une légende de saint. Mais, il faut bien l’avouer, les contes les plus beaux sont les plus terribles, et les Indiens y jouent un rôle prédominant, Mohicans généreux, Iroquois féroces, Hurons perfides, Micmacs fidèles, Algonquins naïfs. Les histoires d’ours ne sont pas non plus à dédaigner ; car au lac Meach si personne n’en a vu, tout le monde les a entendus, ou reconnu du moins leurs traces.
Et pendant que, portes closes, ces choses sont racontées, les petits auditeurs frémissent de crainte et de plaisir, tandis que les grands cachent sous un air suffisant le léger frisson qu’ils éprouvent. Puis la prière dite, on gagne son lit et l’on rêve délicieusement- de scalpes et de tomahawks.
Comment s’étonner qu’après deux mois de ce régime, nos enfants brunis et fortifiés, reviennent au couvent joyeux et reprennent allègrement leurs études ?
Comment s’étonner que, au printemps, lorsque la neige a fondu, que
les éiables coulent, que les arbres bourgeonnent et que les prés com¬
mencent à fleurir, nos chers séraphiques, pris de la nostalgie du lac Meach, comptent les jours et les heures qui les séparent des vacances ?
Moi-même qui vous parle, malgré mes soixante ans, je rêve souvent du lac Meach. Il est vrai, je l’avoue à ma honte, que je rêve surtout des
biens qui ne sont plus à ma portée, et que la possession du lac Meach,
après les premières vingt-quatre heures, ne suffit plus aux insatiables désirs de mon cœur.