‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 172 sur 225 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LA LOUISIANE

En examinant de près ces chiffres, nous trouvons que, à part les nègres et les créoles de race française, il se trouve en Louisiane près de 300 cent mille catholiques de provenance européenne. Ces catholiques quels sont-ils ? Ce sont d’abord des Allemands et des Irlandais, puis des Français, la plupart Gascons, et enfin, des Italiens.

Ces derniers sont les plus nombreux. Ils se sont emparés en ville de certains métiers, et du commerce des fruits et des marchés. A la campagne, ils travaillent sur les plantations, comme les nègres. On les appelle dagos et on les tient en médiocre estime. Les Gascons sont bouchers, laitiers, etc. Gascons et Italiens sont en général de pauvres catholiques. La religion s’appuie surtout sur les Créoles et sur les fidèles de langue anglaise, qui, comme partout, se montrent fort dévoués.

Le lecteur s’attend sans doute à quelques réflexions sur la population la plus intéressante du pays, c’est-à-dire sur la race créole ; nous allons satisfaire à sa légitime curiosité.

L’histoire des Créoles de Louisiane restera comme un éternel monument de la vitalité et du génie de la nationalité française.

Quand on pense qu’à l’époque de la cession de la colonie à l’Espagne, en 1763, la Louisiane ne comptait encore que cinq à six mille habitants de race blanche, et que cette poignée de Français, enrichie plus tard de quelques milliers d’émigrés acadiens et dominicains, parvint, non seulement à absorber les Espagnols, mais à lutter pendant cent ans contre le flot envahisseur de l’émigration américaine, et à conserver, jusqu’à ces dernières années, son autonomie religieuse et nationale, en même temps qu’une véritable supériorité sociale, on ne peut s’empêcher d’être pris d’admiration et de la plus vive sympathie pour les Créoles.

En 1805, un collège français fut fondé dans la ville, mais vingt ans plus tard, l’administration en ayant été confiée au trop fameux apostat Lakanal, les familles retirèrent leurs enfants et l’établissement tomba.

Dès lors, les Créoles aisés envoyèrent à Paris leurs fils, tandis que les jeunes filles étaient confiées aux soins des dames Ursulines. C’est ainsi que se perpétuèrent, à la Nouvelle-Orléans, les traditions des bonnes manières et du beau langage, et aussi malheureusement, pour les hommes, celle d’une morale aisée et d’indifférence religieuse.

Le coup qui ruina, en 1860, lors de la guerre de Sécession, la Louisiane et les vieilles familles des planteurs, n’a point été tout à fait sans compensation. L’adversité, en éprouvant l’homme, le rapproche de Dieu. Les femmes, surtout, se montrèrent admirables d’énergie et de résignation.

Aujourd’hui le respect humain, cette plaie de la religion en France, est en passe de disparaître de la Louisiane, et les Créoles commencent à témoigner dans leur foi la même tranquille sérénité que les catholiques de langue anglaise.

Dans nos rapports avec les paroissiens de Saint-Augustin, nous avons

été frappé de rencontrer partout cette distinction de manières et de langage, cette délicatesse de sentiments qui font en France l’apanage des classes élevées.

Malheureusement la fortune a disparu ; les protestants et les juifs sont devenus les maîtres du commerce et s’emparent de la terre. Notre race décline visiblement. Elle ne conserve plus qu’une supériorité, celle qui éclate dans les salons ; elle ne triomphe plus, hélas ! que dans les fêtes du carnaval. C’est ainsi qu’elle s’étourdit pour n’avoir point trop à pleurer.

Et avec la fortune la langue s’en va. Les écoles publiques sont toutes anglaises ; les petits enfants ne comprennent plus le langage des aïeux ; l’anglais a même envahi les églises.

La campagne, quoique plus lentement, suit le mouvement qu’a donné la ville. Encore quelques années et les générations nouvelles ne conserveront de la France qu’un douloureux souvenir.

Rendons ici hommage au clergé séculier, presque entièrement français, qui, pendant tant d’années, a soutenu sans fléchir une lutte fatalement destinée à l’insuccès.

Les premiers découvreurs de la Louisiane furent, comme chacun sait, des aventuriers espagnols, partis de l’île de Cuba. On possède une vieille carte espagnole, datée de 1502, sur laquelle sont grossièrement dessinés les trois grands canaux du delta mississipien. Dès 1513, Ponce de Léon découvrait la presqu’île de Floride. Six ans plus tard, en 1519, Alvarez de Pineda longeant les côtes du golfe du Mexique, pénétra dans les bouches du Mississipi et y demeura six semaines. Ce fut probablement le premier Européen qui soit entré dans le fleuve. Le nom de Rio del Espiritu Santo qu’il lui donne ne devait point prévaloir sur le nom sauvage.

Dix ans après Pineda, 1529, Pamfilo Narvaez, ayant, dans une expédition malheureuse en Floride, perdu sa flotte, se dirigea, dans des embarcations improvisées, vers les côtes de la Louisiane ; mais il ne parvint en vue du Mississipi que pour périr misérablement avec ses compagnons.

Le dernier et le plus fameux des explorateurs espagnols fut Hernando de Soto.

Parti, en 1539, de la Havane, il débarqua en Floride, dans la baie de Tampa, à la tête d’une véritable petite armée, composée de deux cent trente-trois cavaliers et de trois cent trente-sept fantassins, tous hommes d’élite. Séduit par le mirage trompeur des mines d’or que son imagination et les récits des Indiens faisaient sans cesse passer sous ses yeux, l’intrépide aventurier se fraya, à travers la forêt vierge, un chemin par les Etats actuels de Floride, de Géorgie, de Caroline du Sud, . d’Alabama et de Mississipi. Après trois années de fatigues et de combats il atteignit, 1541,

Page 1