CHAPITRE XIII. — LA LOUISIANE
1733, et Bienville, réhabilité, rentra triomphant dans cette Nouvelle- Orléans qu’il avait fondée. Mais il trouva les choses bien changées. Les Indiens, ses anciens alliés, étaient devenus des ennemis irréconciliables qu’il dut songer à réduire par la force. Après plusieurs campagnes peu décisives et un sanglant échec le vieux gouverneur, miné par le chagrin et les déceptions, demanda lui-même son rappel définitif, 1743. On lui donna pour successeur un autre Canadien, le marquis de Vaudreuil.
A l’administration du marquis de Vaudreuil se rattachent deux événements importants dans l’histoire de la colonie : l’introduction, par les Jésuites, de la culture de la carme à sucre et la construction des premières levées du Mississipi dont les crues ravageaient périodiquement les plantations.
Depuis plus de vingt ans la Louisiane végétait, les colons se décourageaient et quittaient le pays. Le recensement de 1745, qui donne 4000 blancs et 2020 nègres, témoigne, en effet, d’un recul dans le chiffre de la population européenne.
En 1753, M. de Vaudreuil ayant été nommé gouverneur du Canada, la cour le remplaça par M. de Kerlerec, 1753-1763.
On sait le reste, et comment la France, follement entraînée dans des guerres où elle n’avait nul intérêt, succomba et dut signer le traité de Paris qui livrait le Canada à l’Angleterre.
La Louisiane nous restait encore, avec d’immenses territoires inconnus qui s’étendaient jusqu’aux rivages du Pacifique, Mais, soit lassitude et sentiment de son impuissance à conserver une colonie trop faible et trop exposée aux coups des Anglais, soit désir d’offrir une compensation à nos alliés les Espagnols, lesquels venaient de perdre la Floride en combattant pour notre cause, l’indigne Louis XV jeta par dessus bord nos dernières possessions d’Amérique. Par un traité secret signé à Fontainebleau le 6 novembre 1762, il fit donation de la Louisiane au roi d’Espagne, Charles III, son parent.
Restait à communiquer la terrible nouvelle aux colons. On n’osait. Kerlerec, révoqué en 1763, fut remplacé par deux magistrats intérimaires, le directeur général d’Abbadie qui mourut l’année suivante, et le commandant des troupes Aubry. Lorsque enfin la vérité fut connue à la Nouvelle- Orléans, 1764, il y eut une explosion d’indignation. Des protestations s’élevèrent de toutes parts. Un planteur, Jean Milhet, fut envoyé, par ses concitoyens en ambassade à Versailles pour faire révoquer l’acte de cession. Tout fut en vain. Choiseul lui fit un accueil poli mais ne tint aucun compte de sa pétition.
Les choses traînèrent en longueur sans que les Louisianais consentissent à se résigner à leur sort ; et lorsque, en 1767, le premier gouverneur espagnol, don Antonio de Ulloa, arriva enfin à la Nouvelle-Orléans, le Conseil supérieur de la colonie, cédant à la pression de l’opinion publique,
refusa de le reconnaître et lui signifia d’avoir à reprendre le chemin de la Havane.
Ce fut un malheur ; car, l’année suivante, le général O’Reilly, un Irlandais au service de l’Espagne, débarqua avec trois mille hommes de troupes et fit cruellement exécuter six des principaux citoyens de la colonie accusés de rébellion, 28 septembre 1769. Le nom d’O’Reilly est resté, depuis ce jour, en exécration dans la Louisiane. La colonie comptait, en 1766, 5562 blancs et un chiffre sensiblement égal de population de couleur.
Après le départ d’O’Reilly, 1770, son successeur, don Luis Unzaga, et les gouverneurs espagnols qui suivirent, et qui furent tous des hommes distingués, s’efforcèrent de gagner, par des bons procédés, les sympathies de la population française. Ils y réussirent pleinement, si bien que les colons espagnols qui survinrent ne tardèrent pas à se fondre avec les anciens Créoles dont ils adoptèrent la langue et les mœurs. C’était l’époque où les Acadiens, arrachés à leur patrie par la perfidie anglaise, couraient les mers à la recherche d’une terre hospitalière. Il en vint plusieurs milliers en Louisiane où ils furent accueillis comme des frères.
Unzaga, ayant été nommé gouverneur-général de Caracas, fut remplacé à la Nouvelle-Orléans par un officier qui s’illustra, don Bernardo Galvez, 1777-1785.
C’était, en effet, l’époque de la guerre d’indépendance. La France et l’Espagne, ayant pris parti pour les Etats-Unis contre l’Angleterre, Galvez se mit à la tête de ses troupes et enleva aux Anglais Mobile, Pensacola et la Floride. La Floride au rétablissement de la paix, 1783, resta à l’Espagne.
Galvez fut nommé, 1785, en récompense de ses services, vice-roi du Mexique, et le colonel don Esteban Miro lui succéda en Louisiane. Sous l’administration de ce dernier gouverneur un recensement fut fait, 1789, qui donna pour la population de la colonie le chiffre de 31.433, dont la moitié environ de race blanche.
Cette population blanche ne cessa point de s’augmenter dans les vingt années qui suivirent, par l’afflux d’émigrés français et surtout de réfugiés de Saint-Domingue, île alors en proie aux horreurs de l’insurrection des nègres.
A Miro succéda, 1792, le baron flamand de Carondelet, lequel, voyant que les idées républicaines et subversives prenaient faveur dans certaines classes et étaient encouragées par les Américains, fortifia la ville et la mit en état de défense.
Les successeurs de Carondelet ne firent que passer à la Nouvelle- Orléans. Voici leurs noms : Gayoso de Lemos, 1797, le marquis de Casa Calvo 1799, et don Juan Manuel de Salcedo 1801-1803. Déjà les Américains occupaient tout le haut du fleuve ; et campés à Natchez, ils attendaient impatiemment l’occasion favorable pour se ruer sur la Louisiane.