LES ILES NON FRANÇAISES
Je partis de New-York le cinq février 1908 à bord de la Guiann, bateau tout neuf et parfaitement aménagé pour les pays chauds. Les passagers, parmi lesquels se trouvaient deux prêtres et plusieurs laïques catholiques, étaient aimables. Après deux journées froides, la température s’adoucit sensiblement. Enfin, le dix, au matin, nous entrâmes dans le port de Saint-Thomas.
Rien n’est beau à mon avis, dans toutes les Antilles, comme le coup d’œil que présentent à l’entrée de la rade, la ville et l’île de Saint-Thomas.
1. Mgr Lindsay, Directeur de la revue « La Nouvelle France ».
258 LE CANADA HÉROÏQUE ET PITTORESQUE. — LIVRE îïï
Qu’on s’imagine un piton volcanique entièiement couvert de verdure . c'est l’île ; et, à la base de ce piton, un cratère rond, entr’ouvert, noyé dans l’eau bleue de la mer : c’est le port. Au pied du pic, répandue sur trois pointes, s’étale la ville de Charlotte-Amélie, toute peinte en jaune, en rouge, en bleu. Les maisons jolies s’efforcent à grimper aux flancs abrupts de la montagne ; et l’on se demande comment l’on y accède, sans chemins ni escaliers apparents. Plus loin, des forts, des casernes forment comme un cadre austère à ce ravissant tableau.
Nous sommes descendus à terre et nous avons fait un tour dans la campagne. Cet îlot est presque inculte ; il n’a de vie et d’importance que par le commerce. Toute la population, une douzaine de mille âmes, est concentrée dans la ville. Cette petite cité est propre, bien bâtie, sa rue principale bordée de vastes magasins, autrefois remplis de marchandises, mais aujourd’hui presque vides.
Nous avons rendu visite aux Pères Rédemptoristes qui sont chargés de la paroisse catholique ; nous avons reçu d’eux l’accueil le plus cordial, et nous avons visité leur résidence et leur église, parfaitement propres et convenables.
On compte six mille catholiques à Saint-Thomas, parmi lesquels une colonie de pêcheurs normands, émigrés de Saint-Martin ou de Saint- Barthélemy, qui vivent assez misérablement, ruinés qu’ils sont par la boisson.
Les Rédemptoristes missionnaires aux Antilles appartiennent à la Province de Belgique et dépendent du diocèse de Roseau, Dominique, qui leur a été récemment confié par le Saint-Siège. Les prêtres séculiers, leurs prédécesseurs, parvenaient difficilement à se recruter. Ces bons Pères ont pour principe de vivre au moins deux ensemble, sans compter les Frères coadjuteurs.. Ils prétendent que le climat est moins mauvais qu’on ne dit et que la plupart des maladies proviennent d’imprudences. Ils n’ont qu’à se féliciter du dévouement de leurs paroissiens, noirs en grande majorité ; et, si ce n’était de leur abominable pratique de concubinage prolongé, entre futurs époux, ils n’auraient guère de reproche à leur faire. Ces pauvres gens allèguent pour excuse, au moins à la Guadeloupe, que les frais occasionnés par les noces sont excessifs. N’est-ce pas plus tôt un legs déplorable de l’ancien esclavage ?
Les missionnaires n’ont également qu’à se louer de l’attitude pleine de déférence des gouvernements anglais et danois à leur égard. Quant à leurs revenus, ils sont encore insuffisants, car les noirs sont pauvres ; et les subsides de Belgique sont nécessaires. Néanmoins ils ont reçu dans certaines îles des donations qui pourvoient à la desserte locale, et ils ont pleine confiance dans l’avenir. La grande menace pour ces missions est la disparition presque totale de la race blanche, que les maladies déciment et que la crise économique décourage.