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CHAPITRE XIV. — UN VOYAGE A LA GUADELOUPE

L’île de Saint-Thomas appartient au Danemark, ainsi que Sainte- Croix, sa voisine, et fait partie d’un petit groupe d’îlots dits des Vierges. Elle jouit naguère d’une grande prospérité, à raison de sa position stratégique à l’entrée du golfe du Mexique. Tous les navires passant dans ces parages y faisaient escale, et déposaient dans ses entrepôts des marchandises qu’on distribuait ensuite dans les îles. Les transformations opérées dans la navigation par la vapeur ont été préjudiciables à ce port qu’on ne fréquente guère que pour se ravitailler en charbon. La Barbade est devenue le centre commercial et stratégique des flottes anglaises. Les Américains, cependant, et les Allemands visitent encore assez régulièrement Saint- Thomas.

Ces deux puissances ont, en effet, sur l’île, des vues politiques. Le bruit se répandit même, il y a quelques années, que les Etats-Unis allaient acquérir Saint-Thomas. Des raisons d’ordre sentimental, ou, plutôt, l’opposition secrète de l’empereur Guillaume, ont empêché la ratification du traité presque conclu \

Dans la soirée du 11 février nous quittâmes Saint-Thomas et prîmes la direction de Sainte-Croix. Quel beau voyage ! Les îlots surgissaient de la mer autour de nous, comme par enchantement. Après quatre heures de navigation, notre navire stoppa au large de Sainte-Croix, en face de la petite bourgade du West-End, et je me fis conduire chez les Pères Rédemptoristes, où je passai la nuit.

Ces religieux ont deux paroisses, l’une au West-End, l’autre dans la petite ville du Bassin : en tout six mille catholiques, sur une population de vingt mille habitants, la plupart de couleur.

Le lendemain, après la sainte messe, j’ai visité une partie de l’île, et j’ai eu le plaisir de voir, à côté des champs de cannes à sucre, de vastes plantations de coton sur lesquelles on fonde de grandes espérances.

Sainte-Croix passe à juste titre pour la plus salubre des Amtilles. Cette île a une histoire qui ne manque point d’intérêt pour nous, Français.

Occupée d’abord par les Hollandais, 1643, qui venaient de s’étblir à Saint-Eustache et à Saint-Martin, elle fut prise, trois ans plus tard, par les Anglais. Les Anglais en furent chassés à leur tour, 1650, par les Espagnols de Porto-Rico. Ceux-ci n’eurent point meilleure fortune ; car, quelques années plus tard, Monsieur de Poincy, gouverneur général des îles françaises, fit partir de Saint-Christophe, sous les ordres de M. de Vaugalon, une expédition qui descendit heureusement à Sainte-Croix et s’empara de toute l’île.

La nouvelle colonie, plus heureuse que bien d’autres, prospéra, à tel point que, en 1659, deux missionnaires dominicains, les Pères du Bois et Leclerc y furent appelés et s’y installèrent à demeure en qualité de curés.

1. La vente de ces îles aux Etats-Unis est un fait accompli depuis 1916.

Malheureusement, Sainte-Croix se trouvait en dehors de la route régulière des vaisseaux du Roy et de la Compagnie des Indes qui visitaient annuellement les Antilles ; ce que voyant, les colons prirent l’habitude de trafiquer en contrebande avec les Danois de Saint-Thomas, à leur grand profit, mais au grand détriment de la Compagnie qui détenait le monopole du commerce. La Compagnie harcela donc longtemps le gouvernement de ses lamentations et de ses plaintes contre les habitants de Sainte-Croix.

Bref, un beau jour, 1696, sur des ordres venus de Versailles, du Casse, gouverneur de Saint-Domingue, se présenta avec sa flotte devant Sainte- Croix, embarqua de force tous les colons, et les transporta dans sa grande île, avec leurs missionnaires. Les habitations furent incendiées, et les animaux, abandonnés dans les campagnes, ne tardèrent pas à pulluler à l’état sauvage.

Ce fut alors que les Danois de Saint-Thomas s’emparèrent du territoire abandonné, qu’ils n’ont plus quitté jusqu’à nos jours.

Telles étaient, au XVIIe siècle, les désastreuses conséquences du monopole commercial des compagnies dont notre Canada lui-même a eu tant à se plaindre.

Nous quittâmes Sainte-Croix dans la soirée du 12 février, et nous arrivâmes le lendemain matin, à sept heures, en rade de Basse-Terre, capitale de l’île Saint-Christophe. Cette rade est ouverte et exposée au mauvais temps. De fait, on ne trouve dans les Petites Antilles, pourtant si nombreuses, que trois ou quatre ports bien abrités.

Je connaissais Saint-Christophe, pour y avoir passé quelques jours, dans mon premier voyage, chez un excellent prêtre irlandais. Ce prêtre a été remplacé par les Rédemptoristes. Il n’y a dans l’île qu’une paroisse, mais les Pères disent régulièrement la messe au gros village de Sand Point. L’île de Saint-Christophe, St-Kitts, comme disent les Anglais à qui elle appartient, ne compte, avec sa sœur jumelle, Nieves ou Nevis, que quarante mille habitants. De ces quarante mille habitants trois mille à peine sont catholiques, mais parmi ces derniers se trouve un certain nombre de riches Portugais dont je raconterai tout à l’heure l’histoire.

Le commerce annuel de Saint-Christophe s’élève à un million de dollars, beau chiffre pour l’époque, en réalité preuve éloquente de la décadence irrémédiable de toutes ces îles dont Saint-Christophe fut jadis la reine et la maîtresse.

Ce n’est pas, certes, que l’on puisse aucunement comparer l’administration des Antilles danoises, hollandaises ou anglaises à l’administration déplorable de nos colonies françaises ; non. L’ordre règne partout, en dehors de chez nous ; les nègres, tout libres qu’ils soient, ne sont ni électeurs, ni vagabonds, ni révoltés ; ils respectent la police et les autorités. Mais, c’est un fait que le sucre ne se vend plus nulle part à des prix rémunérateurs, et que les blancs désertent des pays dont les désavantages

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