CHAPITRE XIV
UN VOYAGE A LA GUADELOUPE
éparation, ce qui ne saurait tarder, on n’inscrit plus personne aux cadres, 1 ne remplit plus les vacances que fait la maladie, et le temps semble peu oigné où le clergé tout entier disparaîtra.
Déjà les ordres religieux ont été dispersés ; les écoles, les hôpitaux ont passés entre les mains des laïques ; à peine quelques membres des ncien-nes congrégations demeurent-ils dans l’île, dans la vaine attente de urs meilleurs.
Dans ces conditions, quel est l’avenir de la religion aux Antilles ? iestion angoissante à laquelle Dieu seul peut répondre. Seule, une congrégation religieuse serait capable de pourvoir au recrutement aussi bien qu’à l’entretien des missionnaires, mais chacun sait que le gouvernement français leur est irréconciliablement opposé. Dieu protège la Guadeloupe’ !
D’autre part, la foi s’en va, et avec la foi tout le reste. L’athéisme et l’impiété se propagent rapidement.
Et cela, à qui la faute ? Je le répète, au gouvernement. Les créoles sont naturellement religieux, ils sont nobles, généreux et ont des manières de gentilshommes ; je parle ici des blancs. Quant aux nègres, ils sont bons, aimants, pleins de foi, lorsqu’ils ne sont pas gâtés. On dit qu’ils )nt superstitieux. Mon Dieu, le sont-ils plus que les prétendus esprits •ts ? L’état moral des mulâtres est plus fâcheux, et ils portent la peine s crimes de leurs pères. Instruits, ils aspirent aux charges, aux honmrs, à la richesse. Ils méprisent les nègres et les flattent. Ils haïssent les mes dont ils sont méprisés. Ils détestent la religion, qui leur commande mlnilité et charité.
Et le gouvernement français, par ses lois, son attitude, par le choix de ses fonctionnaires, de ses instituteurs, de ses institutrices, par la persécution de tout ce qui est chrétien, répand de son mieux l’athéisme.
Il en est bien puni, d’ailleurs, par la ruine financière de la colonie, par l’anarchie administrative qui s’y manifeste, par la haine des hommes de couleur contre tous les blancs et en particulier contre les Français de la métropole.
J’ai parlé plus haut de la décadence commerciale de l’île. Inutile de revenir sur ce sujet ; mais je dirai un mot de l’anarchie administrative et sociale.
Il était naturel que les hommes de couleur instruits imprudemment aux frais de l’Etat cherchassent un emploi convenable à leurs talents. Dès lors tout compétiteur venu de France ne pouvait que leur être odieux. Ils ont si bien agi et intrigué que la plupart des positions administratives de l’île sont maintenant en leur possession et qu’un Français de la métropole est considéré par eux comme un étranger et un intrus.
1. Le gouvernement français a confié récemment la desserte religieuse de la Guadeloupe et des autres Iles à la Congrégation du St-Esprit. Le ciel en soit béni !
Les blancs de l’île eux-mêmes partagent cet ostracisme, et sont obligés, ne trouvant nulle part d’emploi convenable, d’émigrer à l’étranger. Les jeunes créoles s’en vont donc en grand nombre, soit au Brésil, soit au canal de Panama, soit aux Etats-Unis, soit en France, chercher des situations. Ils parviennent à se caser assez facilement, comme fonctionnaires, dans nos colonies nouvelles d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, à cause de leur facile adaptation au climat brûlant de ces contrées.
Le terrain ainsi déblayé de toute concurrence de la part des blancs, lès mulâtres s’attendaient bien à la possession paisible. Mairies, secrétariats, emplois dans tous les bureaux, Conseil Général, députation à la Chambre et au Sénat, tout leur appartenait ; le gouvernement et le peuple tremblaient devant eux.
Mais le bonheur n’est jamais complet sur la terre. Voilà que soudain un point noir apparaît à l’horizon sous la forme d’un nègre du nom romain de Legitimus.
Ce noir a su rallier sur son nom le vote nègre, et est devenu en quelques années pour les gens de sa race un véritable dieu. Dieu malfaisant s’il en fut, impie, sorcier, peut-être pire encore. Elevé successivement aux charges de maire de la Pointe-à-Pitre, de président du Conseil Général de la Guadeloupe, de député à Paris, il a tout fait plier sous lui. Pontife de la libre pensée, prêtre du Serpent d’Afrique et du culte secret du Vaudoux, il présidait aux baptêmes, mariages et enterrements civils, rendus obligatoires pour ses partisans, mais nullement gratuits. Les élections qui l’élevèrent sur le pavois furent accompagnées de pillage et de meurtres. Les nègres triomphèrent partout des mulâtres ; et la colonie entière resta pendant quelques jours sous le coup de ce qu’on appela la « terreur noire, » sans que le gouvernement songeât à intervenir.
Le règne de Legitimus est heureusement fini, grâces à Dieu. Il était à Paris durant le carême et il n’est rentré à la Guadeloupe que pendant la semaine de Pâques, lorsque je prêchais la retraite pastorale. Les élections municipales qui eurent lieu le 30 avril, lendemain de mon départ, l’ont renversé lui et sa clique. Poursuivi avec beaucoup d’autres pour corruption électorale, faux en écriture et concussion, il a été trouvé coupable et condamné à deux ans de prison.
Mais si le tyranneau est châtié, le système qui a rendu le tyranneau possible n’est point aboli. Pendant que ces choses se passaient à la Guadeloupe, on assassinait, en plein jour, dans l’île de la Martinique, le maire de Fort-de-France qui présidait aux élections.
Tel est l’état des plus anciennes et des plus fameuses colonies françaises en l’an de grâce 1908. D’où lui viendra le salut? Qui sait?
Québec, 1908.