LIVRE IV
Anecdotes, contes et paraboles.
L’ivrogne de la jonction St-Martin.
Il ne convient guère de conter des aventures dont on fut soi-même le héros. La suivante, cependant, peut faire exception, parce que, la main sur la conscience, je n’ai aucun sujet d’en tirer vanité.
C’était en 1892. Nous avions été invités à la célébration des noces d’or sacerdotales du cardinal Taschereau, et Monseigneur l’archevêque d’Ottawa m’avait pris pour compagnon. Je me souviens que nous arrivâmes en retard à Québec et que j’étais tout confus de me présenter en pleine nuit à la résidence des Pères Jésuites. Mais le bon Père Désy, supérieur de la Résidence, m’accueillit avec tant d’affabilité que, comme David et Jonathas, nous conçûmes l’un pour l’autre une amitié que les années ne firent depuis que fortifier.
Les solennités terminées, nous reprîmes le chemin d’Ottawa. Nous nous arrêtâmes à la Jonction St-Martin vers six heures du soir, car la ligne courte du Pacifique n’existait pas encore, et tandis que notre train faisait la navette à Montréal, nous soupâmes au buffet.
Une foule considérable de toute race et de toute langue faisait les cent pas sur la plate-forme de la station quand tout à coup, un pauvre diable d’habitant canadien, victime moins de la chaleur du soleil que d’une chaleur intérieure, s’approcha en trébuchant de Monseigneur Duhamel, et, sans vergogne, déclara qu’il voulait se confesser.
L’archevêque, lui, ne voulait pas, et se trouvait fort empêché avec son ivrogne que tout le monde contemplait d’un air narquois, lorsque, pour tirer mon chef d’embarras, il me vint une idée lumineuse. Je pris familièrement le bonhomme par le cou et lui dis à l’oreille : « C’est moi qui vous confesserai. Vous verrez que je confesse mieux qu’un évêque. »
— « Correct, mon Père, » répliqua l’homme qui incontinent s’agenouilla.
L’action fut si prompte que je ne pus l’empêcher et que j’en fus interloqué. Mais Dieu me vint en aide ; je remis l’ivrogne sur ses pieds. — <s Levez-vous, m’écriai-je. Il y a trop de monde ici. Voyez ces protestants qui rient. Vous vous confesserez dans ma maison. »
« Correct, répondit de nouveau mon pénitent docile. Mais votre
maison où c’est-elle ? » « /
De plus en plus interloqué je dus avouer que ma maison était un peu
bien loin ; à cent vingt milles de distance, à Ottawa.
« c’est bon ; on s’y rendra dans votre maison, » dit l’homme en
s’éloignant. Je rejoignis alors Monseigneur et je reçus des remerciements bien mérités.
Le lendemain, j’avais à peine terminé la sainte Messe que l’on m’appela au parloir. Mon homme s’y trouvait à jeun et contrit. Il venait tenir sa promesse, se confesser, communier, prendre la tempérance, et me remercier, par-dessus le marché. I! me raconta qu’il demeurait dans un village d’Ontario, voisin d’Ottawa, dont j’aime mieux taire le nom.
Plein de joie j’allai à l’archevêché conter ma bonne aventure. Monseigneur, qui était un homme de foi et qui croyait à la Providence plutôt qu’au hasard, rit d’abord, et, finalement, fut tenté de pleurer.
Mais les choses ne devaient point en rester là.
Voilà bien que, un an exactement après cet événement, on m’appelle au parloir. Un homme s’y trouvait avec sa compagne, et, près d’eux, une grosse poche de patates.
« Bonjour, Monsieur ; bonjour, Madame. Vous désirez me parler, me dit-on. Qu’y a-t-il à votre service ? »
Le bonhomme, intimidé, se taisait. La femme, elle, n'avait pas les mêmes raisons d’être timide. « Bonjour, mon Père, dit-elle ; reconnaissezvous cet homme ? »
— • « Mon Dieu ! Il me semble bien que oui. Cependant, vous savez, il vient ici bien du monde et je n’y vois pas très clair. » Mes fréquentes méprises m’avaient rendu prudent.
« Cet homme, mon Père, vous, l’avez converti l’an dernier à la Jonction St-Martin. C’est un bon garçon fini. Le malheur est qu’il boit. Or, depuis qu’il vous a rencontré il n’a pas pris un seul verre de boisson ; et nous venons vous offrir pour votre récompense une poche de patates. On n’est pas du monde riche, nous autres, mais on a du cœur. »
Je remerciai avec émotion. Chaque année, à date fixe, la visite de la bonne femme et de son mari converti se renouvela, et avec eux le tribut des pommes de terre.
Les merveilles de la grâce, pour revêtir des apparences diverses, tantôt tragiques, tantôt comiques, n’en restent pas moins touchantes et efficaces.
Lorsque, en 1902, je partis pour la fondation de Québec, ces pauvres gens disparurent naturellement de mon nouvel horizon. Ils sont morts sans doute depuis longtemps. Dieu les ait en sa sainte garde !