II. — MARIE, REFUGE DES PÉCHEURS
Marie, refuge des pécheurs.
Le Gouvernement canadien avait coutume, jadis, d’entretenir à grands frais, dans divers Etats européens, des agents d’émigration auxquels, outre leur traitement fixe, il octroyait un bonus de quelques piastres par tête de colon qu’ils recrutaient. Les agents existent toujours, mais nous ignorons si le bonus a été maintenu. Ce système, en effet, entraîne de graves inconvénients. Il incite certains agents à devenir des racoleurs rapaces lesquels, par amour du lucre, trompent également le gouvernement qui les paye et les pauvres émigrants dont ils devraient être les protecteurs.
On sait que le Canada ne recherche que des colons utiles, surtout des cultivateurs, et qu’il repousse impitoyablement les indésirables dont la santé physique ou morale ne fournit point de sérieuses garanties. L’Amérique n’est pas un dépotoir pour les balayeurs de l’Europe.
Or, il advint que, dans les années qui suivirent la guerre de 1870, une cinquantaine de familles recrutées en France et en Belgique, sans garanties d’aucune sorte, auxquelles on avait promis, avec l’octroi de terres de deux cents arpents, un mirifique avenir, débarquèrent à Montréal et furent placées, sur des lots du gouvernement, au canton de Suffolk, comté Labelle, province de Québec.
Nous connaissons bien ce canton. On n’aurait jamais dû le défricher. Il est montueux, sablonneux. Les bois y poussaient bien, mais la plus grande partie du sol est impropre à la culture.
Qu’on imagine de pauvres étrangers, ignorants du climat et des mœurs du pays, établis sur des lots stériles ! Qu4on réalise leur surprise, leur déception et, finalement, leur misère ! Ceux qui possédaient quelques ressources vinrent chercher un refuge dans la grande ville de Montréal ; les autres s’abandonnèrent au plus complet découragement.
Or, il advint qu’une dame riche de Westmount, protestante fanatique, ayant appris ce qui se passait à Suffolk, résolut d’exploiter la détresse de ces infortunés. Elle leur offrit des vivres, des vêtements et sa protection efficace à la condition qu’ils abandonneraient la foi de leurs pères et se feraient méthodistes. La tentation était forte pour ces malheureux, et une douzaine de familles succombèrent.
On les appela les Suisses de Suffolk.
Ce nom de Suisse tire son origine de l’époque de la conquête du pays, alors que les Gouverneurs anglais firent venir de la Suisse un certain nombre de calvinistes français qu’ils employèrent dans leurs bureaux et qui servirent de truchements entre vainqueurs et vaincus. Les Canadiens les prirent en horreur et flétrissent de ce nom ignominieux
leurs compatriotes qui apostasient. Ces renégats sont très rares et ne tardent pas à s’anglifier complètement.
Dix ou quinze ans après ces tristes événements, il advint qu’un Canadien français de la province voisine d’Ontario, ayant affaire dans ces parages, se laissa surprendre par la nuit en plein chemin de montagnes. Il se dirigeait vers le village de Namur, composé de quatre ou cinq maisons groupées autour d’une modeste église, et il s’était perdu.
Mais le ciel avait des vues sur lui. Au bout de quelques instants il découvrit une lumière qui le conduisit à une chaumière cachée sous les branches d’un grand orme. 11 frappa, et, comme personne ne répondait, il ouvrit la porte et entra.
Un spectacle pathétique l’y attendait.
Au fond d’une chambre faiblement éclairée, sur un grabat misérable, il aperçut un homme qui n’avait plus que quelques instants à vivre et mourait abandonné du ciel et de la terre.
En bon Samaritain l’étranger s’approcha ; il lui demanda s’il avait des voisins, s’il n’aimerait point voir un prêtre. Sur la réponse affirmative, il sortit et courut, non loin de là vers la cabane indiquée. Un couple y demeurait auquel il fit part de l’état du malade et de l’urgence d’aller chercher le curé.
— « Un prêtre, pourquoi ? dit la femme aigrement. Notre voisin est protestant comme nous. »
L’homme se montra plus charitable. Ii attela son cheval, sans mot dire, et partit dans la nuit.
Deux heures plus tard, le curé de Namur, que nous connaissons bien, s’asseyait à côté du moribond qui pleurait de joie et de repentir. Il entendit sa confession, lui administra les derniers sacrements et demeura près de lui jusqu’à son dernier soupir.
Tout surpris des mystères de la miséricorde divine, le prêtre n’avait pu s’empêcher d’interroger l’infortuné.
« Comment se fait-il, mon ami, que vous soyez ainsi revenu au bon Dieu ? Depuis huit ans que je suis curé de cette paroisse, je vous vois aujourd’hui pour la première fois. »
— « Ah ! Monsieur le Curé, répondit le mourant, c’est un miracle. Voyez-vous ce chapelet suspendu à la tête de mon lit? C’est un don que me fit ma mère, une bonne Flamande, le jour de mon départ pour le Canada. En l’embrassant je lui promis de réciter mon chapelet tous les jours de ma vie. J ai tenu ma parole, mon Père, sans y jamais manquer ; et maintenant, grâce à cet homme que la Sainte Vierge m’a envoyé, grâce à vous, je suis sauvé. »