‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 206 sur 225 · IV. — A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON · texte numérisé non relu

IV. — A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON

si la pensée nous fut venue, dans le temps, que nous pourrions en tirer, plus tard, profit. Les traits suivants ne manqueront pas de plaire à nos lecteurs.

Dans son immense paroisse qui comprenait de nombreux chantiers et des terres neuves isolées dans les bois, vivaient des gens de toutes races, de toutes langues, de toutes religions et même d’aucune religion.

Parmi ces derniers se trouvait un Canadien français apostat, un Suisse , pour l’appeler par son nom.

Comment apostasia-t-il, quelle fut la genèse de sa chute, nous l’ignorons. Nous savons seulement qu’il était un ivrogne, un blasphémateur et un ennemi déclaré des prêtres. Il vivait misérablement dans une cabane et avait défriché quelques arpents de terre. Sa pauvre femme avait conservé la foi ; mais la distance et la crainte de son mari lui interdisaient l’assistance à la messe. Dans sa détresse, elle remerciait Dieu de ne lui avoir point donné d’enfants.

Vainement le Père Michel avait-il essayé d’approcher l’homme. Ses avances avaient été brutalement repoussées. Bref, le malheureux était universellement reconnu pour un mécréant consommé. Un jour vint qu’il tomba victime d’un mal qui ne pardonne point, nous voulons parler de la consomption. Comme il s’acheminait rapidement vers la tombe, sa femme, alarmée, lui révéla son état et lui demanda la permission de faire venir le prêtre ; mais cette ouverture fut accueillie par les plus grossiers blasphèmes et la menace de tuer le missionnaire qui mettrait les pieds dans sa maison.

Dévorée de chagrin et épouvantée des terribles responsabilités qu’elle encourrait si elle abandonnait son mari à son sort, la malheureuse pria un voisin, venu visiter le malade, d’aviser le Père Michel des circonstances critiques dans lesquelles elle se trouvait.

Le message fut délivré fidèlement au curé de Buckingham. La distance était grande, vingt milles, et l’heure était avancée. Le Père Michel écouta l’étranger sans mot dire. Il le fit souper rapidement, alla chercher au tabernacle la sainte Réserve, se couvrit d’un épais manteau, et tous les deux, montant dans l’humble véhicule, reprirent le chemin de la forêt.

Trois heures plus tard, vers minuit, ils étaient arrivés à la porte du moribond et pénétrèrent dans l’unique chambre de la cabane. L’accueil fut encore plus frais qu’on ne l’avait supposé. Le malade, que le bruit réveilla de sa somnolence, ouvrit les yeux, reconnut le Père Michel, saisit un revolver qui se trouvait à sa portée sur la table de nuit, et, d’une voix étranglée par la colère, s’écria : « Qui vous a fait appeler ? Je n’ai pas besoin de vous. Je ne veux pas vous voir. Allez-vous-en, ou je tire. »

Le Père Michel n’était point peureux ; mais il vit que le furieux était capable de tout, et il jugea prudent d’éviter un esclandre. Il sortit donc fort affligé, car, dans sa longue carrière, il n’avait jamais été témoin d’un

cas aussi manifeste d’impénitence finale. Comme son divin Maître, le spectacle du désespoir d’un nouveau Judas lui navrait le cœur.

Pendant que le prêtre et son guide cheminaient sous bois dans la nuit, voilà qu’un bruit étrange, quelque chose comme un gémissement, les fit tressaillir. Ils s’arrêtèrent, prêtèrent l’oreille, et entendirent des plaintes qui montaient d’un ravin voisin perdu dans les ténèbres.

Les deux hommes descendirent de voiture, allumèrent une lanterne et se dirigèrent à travers les embarras dans la direction d’où montait le bruit. Finalement, dans une clairière, ils découvrirent un homme renversé. C’était un pauvre bûcheron qui, d’un coup de hache, s’était tranché une artère et gisait noyé dans son sang. L’infortuné se sentait mourir, car, loin des chirurgiens, sa blessure était sans remède.

Il se confessa dévotement, reçut la sainte hostie destinée à un autre, en même temps que l’extrême-onction ; chargea le bon pasteur de ses adieux et recommandations suprêmes à sa famille, et mourut pieusement dans les bras du Père Michel.

Le cadavre fut laborieusement porté par les deux hommes, à travers les arbres, sur le bord du sentier, et étendu, tant bien que mal, dans le wagon de Yhabitant.

L’aube blanchissait lorsque nos voyageurs reprirent le chemin de Buckingham.

Que les voies du Seigneur sont mystérieuses !

L’homme s’agite et s’inquiète, ce pendant que Dieu le mène où il ne pensait point aller.

Le Père Michel, ami fâcheux.

Le zèle du Père Michel s’exerçait, parfois, aux dépens de ses amis.

Lorsque, en 1873, il fut nommé curé de Buckingham, le Père Michel, effrayé des dimensions de sa paroisse qui s’étendait jusqu’au pôle, s’en vint expliquer à Mgr Guigues que l’unique moyen de pourvoir aux besoins religieux des bûcherons de la Lièvre était d’installer un prêtre à demeure dans la mission de N.-D. du Laus, à cinquante milles au nord de Buckingham.

Le bon évêque l’écoutait en hochant la tête. — « C’est facile à dire : envoyez un prêtre. Mais quel prêtre acceptera de vivre en ces régions perdues ?... » — « J’ai précisément votre affaire, » répondit le Père Michel: « le curé de l’Ange Gardien. Il est jeune, zélé, vigoureux ; il doit s’ennuyer dans sa bonbonnière. Il est, de plus, trop timide pour rien vous refuser. »

L’idée parut lumineuse. Le pauvre ecclésiastique fut mandé inconti-

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