‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 207 sur 225 · VI. — UNE VENGEANCE DU PÈRE MICHEL · texte numérisé non relu

VI. — UNE VENGEANCE DU PÈRE MICHEL

lient et notification lui fut donnée de sa nouvelle destination. On devine aisément la consternation de la victime. Ecrasée par ce coup de foudre, elle se débattait en vain : — « Mais, Monseigneur, je souffre de rhumatismes. » — « L’odeur des bois vous fera du bien, mon enfant. » — « Mais, Monseigneur, il n'y a pas même de chemins dans cet affreux pays. » — « Vous économiserez voiture et cheval, vous n’aurez point de cahots à craindre sur la rivière. » — « Mais, Monseigneur, je vais mourir de faim. » — « Vous aurez en abondance chevreuils, perdrix, truites, dorés. Je vous envoie dans un pays de Cocagne. » — « Mais je vais me damner ; comment vivrai-je sans confesseur?» — «Vous vivrez dans l’innocence de la forêt vierge, sous l’œil de Dieu. Vous vous confesserez à la retraite pastorale. »

Ainsi l’évêque avait réponse à tout ; et devant un tel parti pris il ne restait plus qu’à se soumettre. C’est ce que fit l’obéissant missionnaire. Il baissa la tête, demanda humblement la bénédiction de son chef attendri, et se retira, non sans garder rancune à son traître ami le Père Michel.

Il partit à l’automne, aux premières glaces. Mais la malchance le poursuivait. A peine avait-il fait quelques arpents sur la rivière que la glace se rompit et que cheval, traîneau, conducteur, missionnaire enfoncèrent. Des gens qui travaillaient par là volèrent à leur secours, les tirèrent de l’eau glacée, et les ramenèrent plus morts que vifs, transformés en statues de sel, au presbytère de Buckingham. Le Père Michel prodigua naturellement à son ami soins et consolations, le sécha à l’extérieur, l’inonda de punch à l’intérieur, selon l’usage, sans parvenir à le consoler.

Enfin, Dieu aidant, tout finit par s’arranger. Le pauvre Père Trinquier (tel est son nom) arriva sans encombre à N.-D. du Laus. Il y demeure encore après cinquante ans, oublié des hommes, mais non de Dieu. Ceux qui voudront avoir sur cette histoire des détails vraiment authentiques pourront monter chez lui, ils sont assurés de sa cordiale hospitalité.

Cette année-ci (1925), le vaillant missionnaire, en reconnaissance d’une vie de sacrifice, vient d’être honoré d’une prélature romaine.

Une vengeance du Père Michel.

A Buckingham vivait depuis bien des années un de ces Canadiens apostats dont l’histoire rappelle étrangement celle de l’enfant prodigue, moins la conversion finale.

Parti tout jeune de sa paroisse, en bas de Québec, il avait fait fortune, s’était marié avec une protestante, et fréquentait l’église d’Angleterre.

Le Père Michel, poussé par un secret instinct, au lieu de traiter l’apostat avec le mépris qu’il méritait, ne manquait jamais, quand il le rencontrait

sur son chemin, de lui adresser quelques paroles bienveillantes. Ce procédé qui lui était familier lui réussit plus d’une fois.

Quoi qu’il en soit, il convertit notre homme. Quelques jours avant de mourir celui-ci manda le Père Michel, se confessa pieusement, reçut les derniers sacrements en pleine connaissance, et s’éteignit dans les plus vifs sentiments de foi et de repentir.

La nouvelle, comme on pense, fit grand bruit dans Landerneau. Tandis que les catholiques se réjouissaient les protestants enrageaient et donnaient des noms au Père Michel. Vainement se présenta-t-il à la demeure du défunt, on lui ferma la porte au nez, et la famille fit au pauvre pécheur converti des funérailles protestantes.

Le Père Michel s’en tira de son mieux. Il célébra gratuitement un service, absente corpore, auquel toute la paroisse assista, et se contenta de dire en guise de protestation : « Ils nous ont pris le corps, mais l’âme nous reste. »

C’était au tour des catholiques d’enrager, du Père Michel surtout. On l’entendait grommeler dans son jardin, on devinait à la lueur mauvaise de ses petits yeux qu’il méditait une revanche. Or, la vengeance arrive sûrement, tôt ou tard, à qui patiemment attend son heure.

Un jour, le bruit se répandit que la petite vérole avait fait son apparition dans les chantiers de la Lièvre.

Chacun sait quelle épouvante cette affreuse maladie inspire aux Anglais protestants. Elle leur enlève complètement leur beau sang-froid et les affole au point qu’ils en oublient parfois les lois les plus élémentaires de la civilité.

Quoi qu il en soit, voilà qu’un beau matin un canot de voyageurs descendit à Buckingham en quête d’un ministre qui voulût bien monter avec eux dans un camp où l’une de ses ouailles se mourait. Le pauvre ministre n’osa pas refuser et partit en tremblant. Mais à mesure qu’ils avançaient, sa terreur s’accroissait et lui enlevait graduellement son courage. Lorsque, enfin, ils débarquèrent auprès de la misérable cambuse ou gisait le malade, l’infortuné clergyman, sourd aux instances de ses compagnons qui le pressaient d’entrer dans la chambre, alla se poster à la fenêtre d’où il put contempler en frémissant la face horriblement tuméfiée du patient. Il lui adressa alors, à distance respectueuse et sous l’abri du cristal protecteur, des paroles pleines d’onction : « Mon cher frère, ci ïait-il. Dieu vous éprouve, mais ayez confiance en sa merci. Le sang du Christ Jésus lavera tous vos péchés. Ayez seulement la foi ! »

Pendant qu’il s’escrimait ainsi de son mieux, l’Ecossais tourné vers la fenêtre lui faisait désespérément signe d’entrer. Le ministre s’excusa, « Je ne pu;s entrer, dit-il, j’ai une femme et des enfants auxquels je me dois.

Traversée des Rapides.

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