VI. — UNE VENGEANCE DU PÈRE MICHEL
Vous rempliriez cette chambre d’or et d’argent que je n’entrerais pas. D’ailleurs c’est bien inutile. Ayez confiance dans la bonté du Christ et vous serez sauvé. »
Après ce beau discours, et croyant avoir sans doute accompli tout ce qu’on pouvait décemment exiger de lui, le malheureux prédicant assez piteux s’éloigna.
Dans la salle, la foule des bûcherons, accourus autour du lit de leur camarade, manifestait son indignation en termes peu mesurés, et les blasphèmes remplaçaient les prières. Parmi ces hommes il y avait des catholiques. « Ah ! s’écria l’un d’eux, si j’étais malade, ce n’est pas le Père Michel qui aurait peur d’entrer ici. »
Le malade l’entendit. D’une voix éteinte il répondit : « Allez chercher le Père Michel, je veux voir un prêtre catholique. »
A peine avait-il prononcé ces mots que deux hommes sortirent de la cabane et coururent à la cantine du chantier. Puis prenant à la hâte du tabac, une gourde, quelques tranches de lard, du pain, etc., ils se jetèrent dans un canot.
La distance était longue du chantier à Buckingham, mais le courant était rapide et le temps pressait. Nos rameurs nagèrent toute la soirée et toute la nuit, franchissant les portages, sautant les rapides, sans prendre un instant de repos.
Lorsqu’ils arrivèrent à Buckingham, le Père Michel, sa messe dite, rentrait au presbytère pour déjeuner. Nos deux voyageurs, tournant leurs chapeaux dans leurs mains, lui firent connaître le motif de leur ambassade. A mesure qu’ils racontaient leur histoire la figure du prêtre devenait radieuse et ses yeux pétillaient de malice. Quand ils eurent fini : « Entrez, mes enfants, s’écria-t-il, vous allez prendre un bon repas, puis vous irez vous coucher ; et dormez sans crainte. A midi je vous réveillerai. »
Ainsi fut fait. A midi, ces hommes de fer, regaillardis et joyeux, munis d’abondantes provisions, s’embarquèrent avec le Père Michel dans leur canot.
Le voyage fut pénible ; la barque était alourdie, on remontait le courant ; mais ni les bras ni les cœurs ne faillirent. En chemin on rencontra le ministre qui détourna la tête.
Cependant dans le camp un silence anxieux régnait. Le moribond concentrait tout ce qui lui restait de vie dans ses yeux lesquels étaient rivés sur la porte fermée ; et les assistants s’étonnaient qu’il durât si longtemps.
On dit qu’une forte espérance, qu’un ardent désir entretiennent notre flamme presque éteinte et retardent la venue de la mort. Quoi qu’il en soit, la Providence dont les desseins miséricordieux sont inscrutables peut
bien commander au trépas et sauver un pauvre protestant qui l’implore dans la profondeur des forêts.
Enfin, au temps calculé par ces gens qui connaissent les distances et qui savent ce qu’un homme peut faire, voilà que soudain un cri retentit. Un soupir de soulagement s’exhala de toutes les poitrines, le malade luimême tressaillit. Bientôt des pas lourds firent vibrer le sol, la porte s’ouvrit brusquement, le Père Michel parut, les assistants s’agenouillèrent.
On devine le reste de l’histoire, car nous en connaissons tous de pareilles en ce pays. Le protestant touché par la grâce fut baptisé sous condition, reçut les sacrements en pleine connaissance et mourut presque aussitôt. Rien que d’ordinaire en tout cela.
Mais l’extraordinaire était la joie malicieuse du Père Michel qui tenait sa vengeance et triomphait.
Son voyage de retour fut charmant, quoiqu’il n’en ait gardé qu’un souvenir confus à cause de la fatigue.
Je m’imagine qu’en passant sous la High Fait il vit les embruns de la grande chute irradiés d’arcs-en-ciel, qu’il entendit le Weep poor Will chantei Blessed be God, et que les gouttes de rosée dont l’aspergeaient les grands arbres lui semblèrent de l’eau bénite.
Le Pharisien et le gros pin.
Qu est-ce que le Pharisaïsme ? C’est l’état d’un homme qui veut paraître meilleur qu’il n’est, par un motif d’orgueil.
Notez bien ces derniers mots : Par un motif d’orgueil.
Le pauvie homme, pécheur par faiblesse, qui s’efforce de cacher son mal, rend, à sa façon, hommage à la vertu. Il a horreur du scandale • il voudrait mieux faire ; il garde l’humilité ; il s’écrie : « Seigneur, ayez pitié de moi qui suis un pécheur. »
J avoue qu il manque un peu de franchise; mais c’est par pudeur. Les cyniques qui étalent leur inconduite et font parade de leurs vices, sont francs, à la vérité ; mais à la façon des révoltés. Les pécheurs humbles attendrissent la justice divine ; les cyniques la provoquent.
Quant aux Pharisiens, ils sont pires encore que les cyniques. Comme eux ils se moquent de Celui qui lit au fond des cœurs, puisqu’ils font fi des péchés secrets. Mais, à l’encontre d’eux, ils recherchent les louanges des hommes et.se parent des qualités qu’ils n’ont pas. Leur orgueil est donc mâtiné de fourberie. Ils recherchent les premières places dans le monde et dans le temple, ils méprisent les Publicains repentants et les pauvres