HISTOIRE DE SŒUR ÉLISE
« Vous le voyez ; elle n’est pas faite pour notre vie, elle n’aime pas notre nourriture, elle ne se plaît pas avec nous. »
Elle se rappelle fort bien l’existence qu’elle menait alors, vivant dans des loges d’écorce, toujours en course dans la Prairie, dans la brousse, dans les bois, à la poursuite du gibier, à la chasse des bêtes à fourrure. Elle se souvient des invocations faites au démon pour le succès des chasses. Les Sauvages avaient un petit animal qui leur indiquait en levant la patte la direction du gibier. Ils obéissaient aveuglément à ces indications que le résultat, d’ailleurs, ne manquait pas de justifier. Elle ajoute que, pour sa part, ces mômeries lui avaient toujours fait horreur, et qu’elle s’était toujours refusée à voir Dieu dans une bête.
Une singulière aventure lui est également restée gravée dans la mémoire. C’était au passage d’une rivière. Les Sauvages transbordaient à la cordelle dans les paniers leurs effets et leur modeste mobilier. L’idée leur vint de mettre la petite fille dans un de ces paniers. Or voilà que pendant la traversée la corde se rompit et que panier et fille tombèrent au fond de l’eau. Les Sauvages fouillèrent la rivière avec leurs gaffes, accrochèrent finalement l’enfant par les cordons de ses mocassins, et la ramenèrent évanouie mais saine et sauve à la surface.
La petite Elise avait sept ans lorsque son maître, désespérant de faire d’elle une squaw selon son cœur, la vendit à Batoche à un métis américain nommé Fisher.
Ce Fisher était un catholique et avait une fille élevée par les Sœurs Grises qu’il maria à un métis canadien du nom de Touron. L’idée lui vint de donner en cadeau de noces la petite sauvagesse à sa fille, c’est alors que naquit dans le cœur de la pauvre enfant le désir passionné et irrésistible de recevoir le baptême.
Le démon toutefois ne lâcha pas sa proie sans résistance. Une nuit elle eut un rêve. Un beau jeune homme lui apparut qui lui montra à travers l’espace des villes, des campagnes, des pays merveilleux. Il lui demanda de se donner à lui. L’enfant prit peur, et, comme elle se refusait à le suivre, le beau jeune homme se transformait en bête furieuse qui fit le geste de la dévorer. Il n’osa pas cependant s’approcher de son lit :
Bah ! dira-t-on, ce n’était là qu’un rêve. Assurément. Mais comment expliquer que cinq soirs durant après ce rêve, l’enfant vit la même apparition avant de se mettre au lit et poussa de tels cris que son maître Touron eut grand’peine à la consoler et à l’endormir? Comment expliquer surtout pourquoi après son baptême qui eut lieu sur ces entrefaites, lorsqu’elle était âgée de neuf ans, l’affreuse vision disparut ? Elle eut, d’ailleurs, d’autres visions plus consolantes.
Etant un jour tombée malade d’un rhumatisme inflammatoire qui faillit l’emporter, une grande dame lui apparut toute belle et lui annonça sa prochaine guérison.
Sur ces entrefaites, un oblat missionnaire, le Père Lecoq, étant venu faire mission dans ces parages, la petite sauvagesse s’attacha à' lui et le supplia de la prendre et de l’emmener au couvent des Sœurs Grises de Saint-Boniface. Le missionnaire ne fit que rire de ce qu’il appelait les caprices d’une enfant qui n’avait jamais vu de religieuses.
Mais l’enfant s’obstina ; et, l’année suivante, lorsque Monseigneur Grandin passa par là, elle se plaignit à l’évêque de la dureté de son Père spirituel qui traitait sa vocation de folie.
Sur ces entrefaites, le bon Monsieur Touron étant mort, sa veuve réintégra le logis paternel en compagnie de son esclave.
Celle-ci manifesta plusieurs fois à ses maîtres sa vocation persistante sans autre résultat que d’allumer leur colère, car ses talents multiples la rendaient précieuse pour l’entretien d’une maison..
Ainsi passèrent les années jusqu’à ce que Elise, devenue grande fille, eut atteint l’âge de dix-sept ans.
Or voilà qu’un beau jour le Père Lecoq faisait mission quelque part dans ces cantons lorsque tout à coup, devant lui, se présenta la jeune sauvagesse. Elle s’était évadée de chez ses maîtres sans autre équipage qu un léger paquet, et avait fait à pied un voyage de trente milles pour rejoindre son protecteur. Et voilà maintenant qu’elle le suppliait, au nom du bon Dieu, de ne l’abandonner point, mais de la conduire au couvent des Sœurs Grises.
Le bon Père, ému jusqu’au fond du cœur, ne crut point pouvoir rester sourd à de pareilles supplications; mais craignant les réclamations de la famille Fisher, il fit accompagner immédiatement la jeune fille par une personne sûre jusqu’à Saint-Boniface.
Bien lui en prit. Quelque temps, en effet, après le départ de sa prolegee, la vieille Madame Fisher, outrée de colère, faisait son apparition, exigeant à grands cris qu’on lui rendît son esclave.
Les choses allèrent si loin que Monsieur et Madame Fisher firent le voyage de Winnipeg, se rendirent au couvent des Sœurs Grises et réclamèrent avec menaces l’esclave qu’on leur avait volée.
Il fallut que Monseigneur Taché intervînt en personne et usât de son pies îge pour faire comprendre à ces pauvres gens que l’esclavage n’exisant point au Canada, leurs réclamations étaient vaines. Finalement il les calma si bien que, lorsque après quelques années de probation et de noviciat, 1 heure étant venue pour sœur Elise de faire profession ces bons Pleurèrent
Depuis lors c’est-à-dire depuis près de vingt ans, sœur Elise tirée si miraculeusement par un dessein mystérieux de la Providenec, des ténèbres du paganisme et de la barbarie, s’est toujours montrée fidèle à rappel divin et digne épouse du Sauveur Jésus PP