X. — LE ROSIER
legs de ses aïeux défricheurs et colons, lui tient lieu de tous les autres. Il construit lui-même sa maison. Il aime la mécanique ; il démonte et remonte les machines les plus compliquées ; ce qui lui persuade qu’il n’a nul besoin d’apprentissage.
Il aime également les arts. Ils sont innombrables, les jeunes gens et les jeunes filles qui témoignent d’une aptitude plus qu’ordinaire pour la musique et le dessin.
Voilà pourquoi, dans nos manufactures, les contre-maîtres appartenant à notre race sont si nombreux, et, dans nos cités, les organistes et les professeurs de musique, de même que les avocats et les médecins, foisonnent.
Le malheur est que nos gens poussent rarement les choses à fond. Autant les petits talents sont nombreux autant les grands sont rares.
Ce fâcheux état de choses provient de causes multiples. D’abord, au Canada, comme dans tous les pays neufs, les grands artistes et les vrais savants ne sont guère en demande, ce qui coupe les ailes à l’ambition.
Autant il est aisé à l’ouvrier commun de trouver un emploi, autant il est difficile au véritable artiste de se créer une situation honorable.
Ensuite, avouons-le humblement, nous manquons de constance. Les enfants se fatiguent d’étudier. Sous prétexte d’aider la famille, généralement nombreuse, ils courent de bonne heure au travail, mangeant, comme on dit, leur blé en herbe.
De fait, ils sont rares ceux qui, sérieusement, apprennent un métier, plus rares encore ceux qui, le métier une fois appris et pratiqué, s’y tiennent jusqu’à la fin. Pour la plupart la vie se passe en perpétuels avatars. Le Jack of ail trades master of none des Anglais nous ressemble comme un frère.
Voilà pourquoi, lorsque le Gouvernement ou les grandes Compagnies ont besoin d’un spécialiste compétent, ils le font venir à grands frais d’Europe, au grand mécontentement des aspirants du pays dont les capacités n’égalent pas les., appétits.
Espérons que les écoles polytechniques, techniques et des beaux-arts, que depuis quelques années, nous entretenons à si grands prix, mettront bon ordre à ce fâcheux état de choses.
En attendant, il nous faut bien constater avec amertume que, dans les grandes affaires, même dans la Province de Québec, ce sont, la plupart du temps, les Anglais qui tiennent le haut du pavé. On alléguera qu’ils se soutiennent entre eux. Assurément. Avouons, néanmoins, qu’ils auraient moins de succès s’ils ne témoignaient point d’une réelle compétence. Quant à nous, comme les abeilles de Virgile, nous les enrichissons de nos labeurs.
« Sic vos non vobis acdificatis ûpes. »
Cette constatation me remet en mémoire une anecdote de mon enfance.
Ma grand’ mère avait un jardin, et dans ce jardin des rosiers qu’elie soignait amoureusement, peut-être à cause de moi, car ils portaient mon nom.
C’était au printemps, pendant les vacances de Pâques que je passais dans sa maison. Les boutons de rose s’ouvraient ; une multitude de verts pucerons se gorgeaient de sève. Et voilà qu’en les contemplant j’aperçus d’agiles fourmis noires qui escaladaient le tronc des rosiers et semblaient courir sus aux bestioles.
— « Grand’ mère ! m’écriai-je indigné, je vais écraser ces fourmis qui mangent les pucerons. »
Mais grand' mère répondit : « Garde-t’en bien, mon enfant. Ces fourmis ne sont point méchantes. Loin de faire du mal aux pucerons, elles veillent sur eux comme un berger sur son troupeau. Les pucerons sont leurs vaches à lait ; elles se nourrissent du miel que leur corps distille. »
Mon histoire est une parabole.
Le tronc du rosier est le St-Laurent ; ses branches sont l’Ottawa, le St-Maurice et les autres rivières. Les boutons sont les manufactures et les moulins établis sur leurs bords. Les pucerons sont la multitude des ouvriers canadiens, prolétaires de l’industrie. Les fourmis, enfin, sont les Anglais qui s’enrichissent à leurs dépens.
Si nos enfants étaient mieux instruits, au lieu de rester pucerons, ils deviendraient fourmis à leur tour.
La pêche à !a ligne.
Lorsque j étais petit g*arçon, je passais, chaque été, mes vacances chez ma grand’mère dans la jolie et sauvage campagne de Condéon.
Je l’appelle jolie, à cause de sa situation au confluent de deux ruisseaux, bordés d’aulnes et de saules, qui traçaient, entre des coteaux couverts de vignes, d étroits rubans verts. Je l’appelle sauvage à cause des grands bois de pins et de châtaigniers qui couvraient un plateau sableux percé d’étangs. où mes ruisseaux prenaient naissance. Dans ces bois pullulaient, à la saison, champignons et serpents, les uns gardant les autres.
Les misseaux, pleins d anguilles, d’écrevisses et de goujons, malgré les chaleurs d été qui les tarissaient presque, exerçaient sur moi un charme puissant, et j’en savais par cœur tous les détours. Les bois profonds où j aimais à me perdre me faisaient rêver aux solitudes américaines, aux aventures merveilleuses. La faim seule me ramenait au logis. Sollicité par