‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 214 sur 225 · XI. — LA PÊCHE A LA LIGNE · texte numérisé non relu

XI. — LA PÊCHE A LA LIGNE

deux attraits contraires, l’imagination de don Quichotte en quête de sensations et l’appétit de Sancho Pança en quête d’un bon souper, je cédais à l’un tout le jour, et, le soir venu, j’obéissais à l’autre, plus sage en cela que l’animal légendaire du scolastique Buridan.

Or, je me souviens que, étant encore tout petit, l’idée me vint, un jour, de pêcher à la ligne. Dans l’occurrence la pensée et l’action ne firent qu’un. Une gaule de vergne, un brin de fil, une épingle recourbée, telle fut ma ligne. Une sauterelle capturée devint l’appas. Il me manquait un panier, sans doute, pour loger mes prises ; mais le ciel y pourvut.

Equipé de la sorte et tremblant d’émotion, je m’approchai, sur la pointe du pied, du garde-fou d’un ponceau qui dominait la rivière.

« L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours. » Ma commère la carpe, il est vrai, n’y faisait aucun tour avec le brochet son compère. Mais une bande de goujons s’y promenait de concert, et je connaissais le proverbe qui dit que faute de grive il faut de merle se contenter.

Je lançai donc hardiment ma ligne, et avec tant de dextérité que ma sauterelle se posa droit sur le nez du plus beau des goujons.

Mais ma surprise fut grande autant que ma déception de voir que l’ingrat malappris, dédaignant le mets succulent que je lui portais jusqu’au bec, d’un coup de queue fit volte-face et s’éloigna tranquillement. Pendant une heure je renouvelai mes attaques, pendant une heure ce fut en vain. Aucun goujon ne daigna mordre.

Les choses en étaient là lorsque un vieux pêcheur, passant près de moi, s’approcha.

— « Eh bien, dit-il, avonsmous fait bonne pêche ? »

— « Non, répondis-je en rougissant. Ces sales bêtes ont l’air de se moquer. »

— « Voyons ! » reprit-il. Et, prenant ma ligne en main, il aperçut la sauterelle. — « Mauvais appas et bien trop gros. » Attrapant alors une mouche il la fixa à l’hameçon et se mit à pêcher.

A peine la mouche touchait-elle à la surface de l’eau qu’il la retirait vivement, comme si elle eût été à la fois vivante et effrayée. Bientôt, attirés par ce jeu, les goujons accoururent comme autant de truites rouges, poursuivant la mouche et bondissant en l’air après elle.

En quelques instants il en captura ainsi plusieurs qui se détachèrent d’eux-mêmes de l’hameçon trop primitif et se débattirent sur le sable de la route.

Mon bonhomme était pressé ; il me rendit la ligne en souriant.

Jeunes lecteurs, canadiens et français, sachez que cette histoire est

une parabole. Jeunes filles, en quête de maris, n’oubliez pas que ces poissons-là sont méfiants de leur nature.

Ils traitent de sauterelles les danseuses frivoles qui se jettent, pour ainsi dire, à leur cou. Ils craignent qu’une vierge folle ne fasse une femme peu sérieuse.

Ils apprécient davantage la fine mouche qui, non par coquetterie mais par pudeur, garde son rang, et ils en augurent bien pour la sauvegarde de leur foyer.

Le petit Chaperon Rouge de Montréal.

— Petit Chaperon Rouge, je viens d’apprendre que ta grand’mère est indisposée. Comme il m’est impossible de m’absenter ce soir, cours vite chez elle, soigne-la bien, et dis-lui que je ne manquerai point de l’aller voir demain. Surtout, ne t’attarde pas en chemin et méfie-toi du tunnel de la rue Ontario. Tu sais, ma fille, les rues de Montréal ne sont pas sûres, et tu pourrais y faire des mauvaises rencontres. La pensée qu’il pourrait t’arriver quelque chose va me rendre nerveuse jusqu’à ce que tu m’aies téléphoné.

— N’ayez pas peur, maman ; je ne suis plus une enfant et je voudrais bien voir que quelqu’un osât m’attaquer.

Sur ce, notre petit Chaperon Rouge grimpa dans sa chambrette, mit un peu de rouge sur ses joues, un peu de blanc sur le bout de son nez et paitit allègrement. Ce petit voyage était pour elle une aubaine, car il y a de quoi prendre 1 air d Hochelaga à Outremont. Et puis, c’est toujours agréable de découcher, surtout quand on va chez grand’mère. Voilà pourquoi, au lieu de prendre le tramway devant sa porte, elle résolut de faire une partie au moins de la promenade à pied.

Depuis les contes de Perrault, le petit Chaperon Rouge avait bien changé, au point d’en devenir presque méconnaissable. D’abord, ce n’était plus la mode de porter chaperon ; on avait maintenant les cheveux courts, à la Jeanne d’Arc, formant à la brise une auréole blonde autour du front.

Ensuite, on avait quitté la campagne pour la ville. Enfin on avait seiz^ ans.

Une chose restait toutefois. Comme la laitière du bon Lafontaine on demeurait toujours légère et court-vêtue , plus court-vêtue que jamais, par en haut comme par en bas. F

C était une merveille de la voir trottinant sur les pavés, le nez retrousse, fraîche et jolie comme on est à son âge, attirant les regards des passants et jouissant naïvement de leurs hommages.

Car si le costume de nos Françaises a des caprices, leur âme conserve

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