‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 215 sur 225 · XII. — LE PETIT CHAPERON ROUGE DE MONTRÉAL · texte numérisé non relu

XII. — LE PETIT CHAPERON ROUGE DE MONTRÉAL

intacte l’empreinte séculaire des aïeules. Leur tête mutine est frivole, oublieuse des conseils, rebelle à la discipline, curieuse et musarde ; mais leur cœur est bon, et garde, à travers leurs folies, la fleur d’innocence,

Le petit Chaperon Rouge ne pouvait trouver assurément dans la rue Ste-Catherine ni fraises sauvages, ni bluets, ni violettes, ni marguerite, ni bouton d’or, ni même ces papillons ou ces mouches à feu que l’on se pique au corsage ; la route néanmoins avait bien ses charmes.

D’abord les vitrines des magasins étaient de grandes glaces où l’on se mirait plus commodément qu’au cristal des ruisseaux ; puis l’on découvrait à chaque pas des choses délectables, des fruits énormes et tentants, des portraits de dames encadrés d’or, des fichus de dentelle, des gants de chevreau, des bas de soie, des chapeaux ailés, que sais-je ?

Hypnotisée par tant de merveilles, notre imprudente enfant en oubliait l’heure et la chaleur, laquelle, pourtant, était intense dans la rue congestionnée. Sa tête en effervescence s’abandonnait aux convoitises.

Or, voilà que, par je ne sais quelle aventure un loup se trouva soudain à son côté. Ce loup, d’ailleurs, n’avait rien d’effrayant ; il semblait plutôt sympathique. Fils de parents qui, depuis longtemps, avaient quitté les bois, il s’était policé et déguisé en sport.

Son poil roux soigneusement rasé lui faisait une figure de gentleman, son nez pointu lui donnait un air futé, l’éclat de ses yeux s’atténuait derrière l’écaille de son lorgnon.

— Mademoiselle, dit-il galamment, vous devez mourir de soif, car on étouffe littéralement sur ce trottoir.

Me feriez-vous l’honneur d’entrer avec moi dans ce café et de prendre une crème à la glace ?

Notre petit Chaperon Rouge était friande des bonnes choses et la gourmandise était son péché mignon. Comment repousser une offre aussi tentante ? Elle accepta.

Au bout de quelques minutes, en croquant des gâteaux, en savourant leur crème, nos nouvelles connaissances se trouvèrent devenues deux vieux amis. Lorsqu’ils sortirent du café le soleil s’était couché, mais la rue resplendissait sous la lumière multicolore des ampoules électriques.

Parvenus à l’entrée d’un cinéma, ils s’arrêtèrent. Un jazz band à

Me feriez-vous l’honneur d'entrer avec moi dans ce café et de prendre une crème à la glace ?

l’intérieur, d’immenses placards à l’extérieur sollicitaient les badauds. On admirait surtout un cowboy dont le cheval bondissait, tandis que d’un bras il enlevait une fille échevelée, et que de l’autre, revolver au poing, il menaçait des Peaux Rouges.

— Mademoiselle, dit le loup, entrons voir les vues.

Le petit Chaperon Rouge eut un sursaut :

— Je suis pressée, fit-elle ; il est déjà tard et j’ai peur que grand’mère qui m’attend ne s’inquiète.

— N’ayez crainte, répondit le loup, nous ne resterons qu’un instant, et, pour rattraper le temps perdu, je vous reconduirai moi-même en taxi.

Ils entrèrent donc.

Le spectacle était merveilleux. Imaginez-vous une ancienne ville d’Italie, Vérone ; une rue silencieuse à peine éclairée de quelques rayons de lune; le balcon d’un vieux palais. A ce balcon une jeune beauté qui a fixé une échelle de corde à la grille de fer et qui attend.

Soudain, du coin de la rue voisine accourt un cavalier, l’épée au côté. Il porte des hauts-de-chausses collants, un justaucorps qui dessine sa taille élégante, une toque avec aigrette d’où s’échappent des flots de cheveux bruns.

Le cavalier empoigne l’échelle et grimpe prestement...

Lorsque, soudain, d’en bas du palais une voix aigre se fait entendre.

— Juliette, que fais-tu donc là-haut ? Le duc d’Altamira t’attend au salon et s’inquiète.

Imaginez l’émoi des deux tourtereaux !

Cet émoi, le petit Chaperon Rouge l’éprouvait autant qu’eux. Elle était quasiment pâmée.

Durant l’entr’acte on éteignit les lumières, et la salle se trouva plongée dans l’obscurité.

L enfant frissonnante éprouva sur tout son corps comme des contacts subtils qui l’épouvantèrent.

— Qu’ai-je donc, dit-elle ; j’étouffe, je vais me trouver mal !

Ce n est rien, dit le loup. Respirez ces sels qui vous ranimeront.

Et il mit sous ses narines un mouchoir rempli d’un parfum étrange que 1 enfant aspira fortement. A l’instant même sa tête chavira. Le loup la prit par la main, et, à la faveur des ténèbres, l’emmena.

Elle suivit docilement, comme une somnambule.

— O Mère-Grand ! vous avez de longs bras !

— C’est pour mieux t’embrasser, mon enfant.

— O Mère-Grand ! vous avez un long nez !

— C’est pour mieux te flairer, mon enfant.

Page 1