‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 218 sur 225 · XIII. — LE RENARD ET LE RATON · texte numérisé non relu

XIII. — LE RENARD ET LE RATON

façon. Avec les vrais amis, on ne fait point de cérémonie. D’ailleurs, le maigre n’est pas pour me déplaire. J’ai remarqué que, depuis quelque temps, le régime carné me fatiguait.

On servit donc des laitages : bols de lait fumeux, beurre frais, fromage blanc, crème à la glace, le tout abondamment.

Le renard mangea, lampa et se gonfla la panse. Il avait pour principes que les bonnes chances sont trop rares ici-bas pour qu’il soit permis de les négliger.

Lorsque vint le dessert, qui se composa de framboises et de bluets, l’on se mit à causer.

— Comment t’y prends-tu, dit le renard au maître de céans, pour accumuler tant de plats? Moi, qui suis plus fort que toi, et qui, sans me vanter, ne passe pas pour un imbécile, j’ai toutes les peines du monde à vivre et je fais carême à l’égal d’un chartreux.

— Eh, mon cher ! dit le raton, il faut savoir se débrouiller. Tu vois ce modeste repas auquel tu viens de faire honneur ? Eh bien ! c’est au fermier voisin que nous le devons. L’autre jour, en rôdant autour de sa laiterie, j’ai découvert le trou du chat, je suis entré, je me suis servi. Voilà mon secret, qui n’est pas compliqué. Il suffit d’ouvrir l’œil et d’observer.

— En effet, dit le renard, rien n’est plus simple.

Puis les deux amis prirent congé.

Le renard, ce jour-là, oublia de faire la méridienne, tant il était jaloux des succès du raton. Il se promit de les éclipser. Il trouva la journée longue et les heures du soir interminables. Comme un soldat dans sa tranchée attendant le signal de l’assaut, il était en proie à la fièvre.

Enfin, minuit sonna. Notre héros partit en campagne.

Avec des précautions infinies, il s’approcha du bâtiment où les gens de la ferme gardaient le lait. Il découvrit la chatière. Ce trou était en vérité bien étroit. Mais notre fripon, que la graisse ne gênait point, fit si bien des quatre pattes qu’il s’introduisit dans la place.

Un spectacle enchanté se produisit alors à ses regards. De tous côtés, des jattes d’un lait écumeux couvraient le sol. Sur les étagères, des boules de beurre, des fromages enveloppés de linges mouillés s’allongeaient en rangs pressés. Jamais, dans ses rêves de gourmand, notre maraudeur n’avait conçu un paradis semblable à celui dont il entrait en possession.

Hélas ! la prospérité qui tourne les têtes les plus solides tourna complètement celle de notre héros. Il ne sut pas jouir avec modération de ses biens. Il se gorgea de beurre, s’empiffra de fromage, se saoula de lait. Il culbuta les jarres pleines, commit des incongruités avec la brutalité d’un Boche en pays conquis, jusqu’à ce que, enfin, plein jusqu’à la gueule, il jugea le temps venu de déguerpir et de réintégrer son domicile.

La pensée était sage, mais les moyens de l’exécuter firent défaut. Le trou de la chatière, en effet, n’était malheureusement plus de taille à lui

livrer passage. Son ventre avait grossi. Malgré les plus douloureux efforts et les plus désespérés, il dut constater qu’il était bel et bien prisonnier.

Comme il connaissait ses classiques, il se rappela le vers qu’adressait le bon Lafontaine à la belette dans d’analogues circonstances : « Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir. » Mais ces poétiques réminiscences n’étaient guère faites pour le rassurer. La peur s’empara de lui, et, avec la peur, la colère. Il se fit de sanglants reproches. Qu’était-il venu faire dans cette galère ? Qu’avait-il besoin d’imiter le raton ? Voici que, maintenant, il allait mourir victime de sa folie.

C’est ainsi que s’écoula le reste de la nuit. Nuit d’angoisse s’il en fut jamais. Les heures lui semblaient interminables, et, néanmoins, il tremblait à la pensée de voir le jour.

Enfin, i’aube fit pâlir les étoiles, le coq matinal chanta, les poules s’éveillèrent. Dans la cour, on entendait les garçons de ferme qui attelaient leurs chevaux et partaient pour les labours. Tapi dans un coin sombre, notre infortuné captif attendait le moment qui devait décider de son sort.

Tout à coup, des pas lourds retentirent et vinrent se rapprochant ; une clef tourna bruyamment dans la serrure, la porte de la cabane s’ouvrit.

Au même instant, notre renard, se précipitant par l’embrasure, heurta d’un bond la fermière, qui culbuta, franchit la basse-cour au galop et prit la clef des champs.

Quel raffut, grand Dieu ! La femme crie au loup, les poules volent éperdument, le bon chien de garde se lance en hurlant à la poursuite, le fermier lui-même, un fusil en main, arrive à la rescousse. C’est alors que notre fugitif dut maudire sa gloutonnerie. Le souffle lui manquait aussi bien que les jambes. Il sentait qu’il perdait ses distances, que le chien gagnait sur lui. Encore quelques instants et c’en était fait ; lorsque tout à coup: bang ! un coup de feu retentit.

A quel fil, bon Dieu ! tient notre vie ! Ce coup de fusil, qui devait lui être fatal, le sauva. Le fermier, trop ému, « visa le blanc, tua le noir, » comme dit la chanson. Son chien, blessé à la patte, roula par terre, et le renard, plus mort que vif, disparut dans les taillis.

La pauvre bête bénit Dieu. Morfondue, la langue pendante, les flancs pantelants, elle se traîna comme elle put jusqu’à sa tanière et tomba épuisée dans un profond sommeil.

Le jour qui suivit ces événements mémorables, le rusé raton allait s’asseoir à un copieux festin, lorsque le renard apparut.

Ce dernier faisait assez triste mine. A jeun, les jambes raides le poil hérissé, l’œil soupçonneux, il semblait tout prêt à chercher noise. Mais 1 aspect candide du raton, son accueil cordial, et, surtout, l’odeur du

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Le Renard.

•Hlllllllllll III) III 11111111111 III Le Raton ou Chat Sauvage.

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