LE RENARD ET LE RATON
rôti cuit à point dissipèrent ces idées mauvaises et rassérénèrent notre héros.
Il raconta humblement sa mésaventure. Le raton sympathisa fraternellement avec lui dans son chagrin. Puis, il le rudoya comme un ami seul a le droit de le faire. — Mon cousin, dit-il, ne t’en prends qu’à toi de tes épreuves, et remercie Dieu d’en être quitte à bon marché. A-t-on jamais ouï parler d’une telle inconséquence ? Tu fais peu d’honneur à ta famille. Il faut mesurer ses actes et penser à tout, calculer la grosseur du ventre à la grandeur du trou, emporter son butin en lieu sûr et le manger à loisir. Mais, trêve de corrections, notre rôti pourrait brûler.
Que répliquer à une leçon si magistrale ? Il n’y avait qu’à s’incliner.
Le renard se consola en mangeant magistralement, Vers la fin du repas, il interrogea son hôte.
— J’admire, dit-il, l’abondance qui règne toujours à ta table et l’industrie avec laquelle tu tiens ton garde-manger garni. Pourrais-je connaître ton secret ?
— Assurément, dit le raton. Vois-tu, cousin, le tout consiste à savoir observer.
Prenons, par exemple, ces croquettes de ris de veau que tu manges présentement. Eh bien, voici comment je me les suis procurées :
Etant hier soir en tournée, je m’approchai d’un troupeau. Tout dormait. J’aperçus un jeune veau étendu près de sa mère. J’avançai à pas de loup et le liai solidement par la queue à ma ceinture. Puis, je poussai mon cri de guerre de toute la force de mes poumons.
Tu devines le résultat. Les vaches, prises de panique, se dispersent. Mon veau détale à son tour ; mais le poids de mon corps le fatigue tellement qu’il ne tarde pas à rouler par terre. Je l’achève alors et je taille les meilleurs morceaux. Voilà, rien de plus simple.
— Merveilleusement simple, s’écrie le renard, saisi d’admiration. Merci pour ton secret, cousin. Tu verras sous peu si j’ai' su m’en servir.
Il partit, ruminant quelque pian qui éclipsât ceux du raton, dont les succès le rendraient jaloux. C’est la faiblesse des vaniteux de jalouser toute supériorité et de pousser ce sentiment jusqu’à l’ingratitude.
Lors donc que la nuit fut venue et que les animaux, plongés dans leur premier sommeil, se prêtèrent mieux aux surprises, notre larron, qui s’était muni d’une forte courroie liée à sa ceinture, s’approcha furtivement du troupeau couché dans les herbages.
Il voulut une proie digne de lui. Il choisit donc, non pas un veau, comme avait fait le raton, mais une génisse grasse et plantureuse à souhait, la plus belle de la troupe. Lorsqu’il l’eut contemplée longuement, et, pour ainsi dire, dévorée du regard, il passa le nœud coulant à la queue de la bête.
Puis, il glapit comme un chacal.
A ce cri sinistre, les ruminants s’éveillèrent, et, pris de terreur, s’enfuirent en mugissant. La génisse, surtout, lorsqu’elle sentit le poids insolite de sa queue, s’affola, sautant de ci de là, par bonds énormes, lançant en l’air le malheureux renard, comme la raquette fait le volant, jusqu’à ce que, projeté contre un tronc d’arbre, la lanière qui le tenait attaché se rompit.
Pendant un bon quart d’heure, notre malencontreux chasseur de gros gibier demeura sans connaissance. Puis il reprit ses sens. 11 se tâta -les côtes, remua ses membres, et se convainquit que rien, dans son anatomie, n’était brisé.
Mais, si son corps était intact, son amour-propre était blessé. Etourdi, stupide, l’oreille basse et la queue dans les jambes, il s’en alla cacher sa honte au plus profond de son trou.
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Après sa cruelle mésaventure, maître renard se tint coi quelques semaines. Mais les gens sans cervelle n’ont pas la mémoire longue et ne profitent guère des leçons. Un bon jour, le ventre creux du vaurien (je ne dirai pas son cœur) lui remit en mémoire qu’il avait un parent riche et que ce parent savait pratiquer les devoirs de l’hospitalité. Réconforté par cette pensée, il s’en alla d’un pied léger frapper à la porte du raton. Cette porte était l’entrée d’un trou caché dans les broussailles d’une éminence dénudée d’où l’on surveillait la forêt et la rivière qui coulait à ses pieds ; car l’animal qui veut vivre longtemps doit être tout yeux et tout oreilles.
Le menu du repas qu’on lui donna n’était point varié, mais il était exquis. D’abord, le potage renommé qu on appelle une bisque d’écrevisses. Ensuite une énorme pyramide de ce succulent crustacé, qui, rouge, cuit à point, exhalait une odeur capable de faire monter l’eau à la bouche du plus délicat gourmet.
Le renard avait trop faim pour affecter de faux airs de délicatesse. Il se jeta bonnement sur l’assiette qu’on lui offrit, lapant, croquant, broyant les écrevisses avec une évidente volupté sous l’œil narquois de son hôte.
Lorsque furent enfin calmées les premières pointes de l’appétit, le renard crut qu’il était politique d’entrer en frais de compliments :
— Cousin, dit-il, j’admire tes talents culinaires qui font de toi un véritable cordon bleu. Tu peux rester assuré que je multiplierai désormais mes visites amicales. Mais, comment, diable, t’y prends-tu pour pêcher ces belles écrevisses qui passent pour farouches et difficiles à approcher ?
A cette question l’œil du raton brilla, un instant, d’un éclat malveillant qui s’éteignit aussitôt. Puis, prenant un ton confidentiel et mystérieux, le maître de céans tint à son naïf convive à peu près ce langage :
— Sache, cousin, que, paur faire son chemin dans la vie, il faut