‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 220 sur 225 · XIII. — LE RENARD ET LE RATON · texte numérisé non relu

XIII. — LE RENARD ET LE RATON

observer sans cesse, réfléchir, et tirer parti de tout ce que l’on voit. Ces écrevisses que tu croyais si rusées, sont, au contraire, stupides au dernier point, j’avais remarqué depuis longtemps que, pour les capturer, les hommes se contentent de couler un fagot d’épines au fond de l’eau. Les bêtes curieuses accourent et s’empêtrent dedans. Lorsque, au bout d’une heure, le pêcheur revient, il retire vivement les prisonnières.

Voilà le fait bien constaté. A moi, pensé-je, d’en tirer la conséquence.

Fabriquer un fagot d’épines m’était vraiment bien malaisé. J’allais me décider à utiliser de mon mieux celui des hommes, lorsqu’une idée lumineuse me vint. J’avais trouvé mon fagot : ma queue.

Vois-tu, l’ami, ce trou percé dans la glace, là-bas, sur l’autre rive, non loin de la maison ? C’est le puits du fermier dont il se sert pour abreuver son bétail. Eh donc,' la nuit dernière, après la brunante, je me rendis bravement à ce puits et j’y enfonçai ma queue jusqu’au fond. Ce fut dur, je l’avoue. Les écrevisses avec leurs pinces me tenaillaient cruellement. Mais on n’a rien sans peine, et, comme tu le vois, je fus bien récompensé.

En entendant ce récit, le renard ne put se retenir de manifester son admiration. — Cousin, s’écria-t-il, ce que tu me dis là est simplement merveilleux. Mais si tu as fait avec ta petite queue de si grandes choses, que ne ferai-je pas avec la mienne ? Là-dessus il prit congé.

Il trottait fièrement, redressant son panache, et comptant d’avance, non par unités, mais par douzaines, les crustacés qu’il allait prendre.

L’obscurité venue, ne pouvant retenir plus longtemps son impatience, il prit le chemin de la rivière qui n’était autre que l’Ottawa. La nuit étant superbe, les étoiles brillaient au ciel et semblaient danser, un petit vent nord-est s’était levé, le froid était intense, un froid de loup. Notre renard, en arrivant au trou de la ferme, constata que la surface se congelait et se félicita d’avoir fait diligence. Il brisa la glace avec ses ongles ; puis, enfonçant sa queue, il s’assit sur l’orifice. — Morbleu ! cria-t-il, comme il fait froid ! Bientôt sa queue se prit ; mille épines le piquèrent. — Allons, dit-il, tout va bien. Les bêtes commencent à mordre. Patience. Ma queue va devenir une pelote d’écrevisses.

Il endura longtemps, car il était aussi courageux que gourmand. Ah ! si les gens faisaient pour leur âme ce qu’ils font pour leur ventre ils iraient tous en paradis !

Le moment vint enfin où la patience d’un renard lui-même s’épuisa. Aussi bien la position n’était plus tenable ; et le gibier, à en juger par’ les piqûres multipliées, surabondait. Notre pêcheur, donc, se repliant sur ses jarrets, prit son élan ; puis, d’un bond vigoureux, se lança dans l’espace. Mais, ô malheur ! voilà bien que, retenu par une force irrésistible,

l’infortuné retomba violemment sur le dos, les quatre pattes en l’air, tout étourdi, poussant un cri de douleur et d’effroi.

— Qu’est-ce donc, dit-il, qui m’arrête ? C’était sa queue, hélas ! qui l’arrêtait, sa queue figée à la glace. Vainement essaya-t-il, une fois, deux fois, trois fois, de briser sa chaîne ; ses efforts n’eurent d’autre résultat que de renouveler ses souffrances.

Alors, ses yeux s’ouvrirent et il comprit îa perfidie du raton, il vit comment, dans tant de circonstances, il avait été joué; et, ce qui lui fut plus sensible, il se rendit compte enfin qu’il avait été victime de sa sotte vanité. Dans sa rage il grinça des dents.

Puis les maux présents lui firent oublier tout le reste. La sueur de l’effort et de la peur s’était glacée, le froid le pénétrait jusqu’aux os ; les heures passaient avec une lenteur mortelle ; il allait mourir dans l’attente. D’ailleurs, s’il survivait jusqu’à l’aube, que deviendrait-il lorsqu’apparaîtrait le fermier ?

Heureusement que l’engourdissement causé par le froid lui procura un moment de répit. Mais bientôt il se réveilla en sursaut. Le jour pointait, le fermier, u-n sceau à la main, marchait droit à lui. Dans cette extrémité, la pauvre bête affolée fit un effort suprême, et, ô miracle ! regagna sa liberté. Mais à quel prix, bon Dieu ! Sa queue, sa joie et son orgueil, était demeurée collée aux glaçons. Il ne traînait plus derrière lui qu’un morceau de chair informe, sanguinolent.

C’est dans ce lamentable état que, jurant de tirer du raton une vengeance éclatante, le pauvre renard rejoignit enfin la rive et la forêt.

Mais le raton veillait. Cet animal n’est guère estimable mais il est cauteleux et avisé. Sa malice l’avait poussé à perdre son parent, sa prudence le préserva de se perdre lui-même. L’inquiétude avait troublé son sommeil. De bonne heure, posté sur la colline, il avait suivi les événements. Donc, lorsqu’il vit le renard en liberté, il jugea qu’il était temps pour lui de fuir en lieu sûr. Il descendit jusqu’au pied du courant ; et là, après avoir un instant hésité, il grimpa dans un arbre et se tapit sur une branche qui surplombait la rivière.

Sa méfiance fut son salut.

Le renard, en effet, respirant sang et carnage, s’était dirigé tout droit vers le terrier du raton. Comme nous achevons de le dire, celui-ci venait de vider les lieux. Mais sa piste était encore fraîche ; et le renard, fin limier, la suivit sans hésiter. Il parvint d’une traite jusqu’au pied du courant qui ne prenait jamais, même au fort de l’hiver. A ce point, près d’un arbre, les traces s’arrêtaient soudain ; et le chasseur perplexe s’arrêta à son tour. Qu’était devenu son gibier, comment avait-il disparu ? Il se posait

Page 1