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XIII. — LE RENARD ET LE RATON

ces questions lorsque pat hasard, au fond de l’eau, claire en cet endroit comme un cristal, il aperçut l’image de son ennemi. A cette vue il perdit la tête, et il plongea la gueule ouverte dans la rivière pour étrangler celui qu’il croyait tenir. Mais il n’étrangla personne, et cassa deux de ses dents sur les cailloux.

La douleur, le froid le calmèrent ; il comprit qu’il avait pris l’ombre pour la proie, et que celle-ci, sur sa branche, se riait de sa fureur.

— Rira bien qui rira le dernier, grommela-t-il alors. Raton, j’aurai ta vie, dussions-nous tous les deux mourir de faim.

Là-dessus, s’étendant au pied de l’arbrç, il demeura tranquille, bien résolu à n’en plus bouger.

Mais les forces des bêtes, aussi bien que des hommes, ont des limites. Notre pauvre renard, comme on le devine, était rompu de fatigue. Il ne tarda point à s’endormir profondément.

Le raton qui l’observait, bénit Dieu et se hâta de profiter de la chance qui lui était offerte. Le vent s’était levé, la poudrerie couvrait les pistes. Il descendit prestement de son arbre, bondit légèrement dans la neige et disparut dans un fourré, d’où il gagna un sûr asile.

Tous les jours ne sont pas jours de pluie, pas plus pour les renards que pour les hommes. Le nôtre en fit l’heureuse expérience.

Il était en tournée de chasse, et la faim le pressait, lorsque, à travers les branches, quelques traces de fumée et quelques odeurs appétissantes attirèrent son attention. S’approchant en tapinois il aperçut bientôt un tas de cendres fumantes, et, tout à côté, des plumes de dindonneau. C’était évidemment l’indice de quelque rôti qui cuisait sous la cendre, et ce rôti constituait le dîner du raton.

Ce maître fourbe avait, en effet, capturé par surprise un jeune dindon dodu. Il faisait maintenant la sieste en attendant que son gibier fût cuit à point. Notre renard plein de joie se remit alors en mémoire le vers de Virgile: — « Abeilles, vous travaillez, mais d’autres jouiront de votre travail. » Sic vos non vobis... Et il s’en fit l’application. Comme le chat de Lafontaine il écarta la cendre du bout des ongles, et réussit à s’emparer, non de quelques marrons, mais du plus succulent des oiseaux de basse cour.

Quelle joie et quelle revanche ! Il se délectait en avalant les morceaux, il riait à la pensée de la déconfiture du raton : — Ah ! cousin, s’écriait-il, vous vous moquiez, vous me preniez pour un imbécile. L’imbécile, ce n’est pas moi. A votre santé, cousin !

Lorsqu’il eut tout englouti, sauf les pattes et les plumes de l’oiseau, il se mit à danser une folle sarabande autour du foyer, dispersa les cendres et laissa, comme suprême ironie, la signature de ses griffes et d’autres traces malodorantes. Après quoi il s’en fut.

Presque aussitôt raton parut. Il avait bien dormi, il avait faim, il était d’excellente humeur. « Il se réjouissait à l’odeur de la viande, » dit le poète.

Hélas ! Hélas ! Quand il constata le désastre de ses espérances et l’impudence de son mortel ennemi, dans le double effondrement de sa gourmandise et de son orgueil, il perdit un instant contenance et pleura.

Le bonheur rend généreux, dit-on ; la victoire rend magnanime. Maître renard s’était vanté naturellement de son exploit, et tous les hôtes de la forêt s’étaient gaussés du raton. Remis ainsi sur pied d’égalité nos deux vauriens avaient repris leurs relations de bon voisinage.

Le printemps était revenu, et, après la fonte des glaces, les oiseaux de passage avaient fait leur apparition.

Or, voici que, un beau jour, un volier d’oies sauvages, en route poar les solitudes glacées de la baie d’Hudson, s’abattit sur notre rivière. C’était, en effet, l’habitude de ces oiseaux migrateurs de s’abattre ainsi, une semaine ou deux, dans nos parages où abondent la folle avoine, les racines d’iris et les plantes aquatiques.

C’était un curieux spectacle que de voir mesdames les oies prendre leurs ébats sur les plages. Conduites en rangs serrés par leur seigneur et maître monsieur le jar faisant fonction de sergent, elles allaient se rengorgeant avec des airs d’importance, la tête rejetée en arrière, les pattes en avant, marquant le pas à la façon de la garde prussienne, jacassant toutes à la fois, moins pour entendre que pour le plaisir de parler.

Notre renard, les prenant pour des oiseaux stupides, résolut d’en tirer parti. Il se coula dans les roseaux, et, grâce à sa patience inlassable, se 1 approcha sensiblement du troupeau. Déjà plusieurs oisons inexpérimentés avaient frôlé du bout de l’aile le tas d’herbes sèches qui le couvrait. 11 eût dû en happer quelqu’un ; mais il aspirait à des pièces de choix, et joua le tout pour le tout.

I! faillit, cependant, toucher au succès. Une oie magnifique, insouciante du danger, s’était rapprochée du chasseur, lequel déjà s’apprêtait à bondir, lorsque son nez heurta malencontreusement un pied de moutarde

en pleine maturité. La poussière qui s’envola pénétra dans ses narines :

Atchum ! éternua-t-il, incontinent. Ce fut son malheur : — Couac, répliqua le jar. A l’instant le troupeau, alerté, prit son vol, emplissant l’air de ses cris, laissant à ses amers regrets notre renard penaud.

« Il lui fallut à jeun retourner au logis,

Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris,

Serrant la queue, portant bas l’oreille. »

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