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CHAPITRE II. — LE CANADA AU XVIe SIÈCLE

« Notre capitaine, dit la narration, voyant la pitié et maladie ainsi émue, fit mettre le monde en prières et en oraisons et fit porter une image et remembrance de la Vierge Marie contre un arbre, distant de notre fort d’un trait d’arc, le travers des neiges et de glaces, et ordonna que, le dimanche ensuivant, l’on dirait au dit lieu la messe, et que tous ceux qui pourraient cheminer, tant sains que malades, iraient à la procession en chantant les sept psaumes de David avec la litanie, en priant la dite Vierge qu’il lui plût prier son cher enfant qu’il eût pitié de nous ; et la messe dite et chantée devant la dite image, se fit le capitaine pèlerin à Notre-Dame, qui se fait de prier à Rocquemadour, promettant d’y aller, si Dieu lui donnait la grâce de retourner en France. »

Sur ces entrefaites, le sauvage Domagaya révéla par quel remède il avait été guéri de la même maladie : des infusions d’écorce d’épinette blanche. Le remède fut aussi employé, et il opéra avec tant de bonheur que, bientôt, tous les malades survivants furent sur pied.

La débâcle eut lieu cette année, 1536, le jour de Pâques, 16 avril. Les Français commencèrent, dès lors, leurs préparatifs de départ. Ils commirent, avant de s’éloigner, une action déloyale qui était dans les mœurs du temps, mais que rien ne saurait excuser. Ils se saisirent par trahison du chef Donnacona et de plusieurs guerriers qui les étaient venus visiter. Leur objet, en les prenant, était de les montrer à la cour de France, puis de les ramener dans leur pays le printemps suivant.

On les traita donc avec bonté et l’on combla de menus cadeaux les habitants de Stadaconé qui pleuraient leur perte. Mais ces hommes habitués à la vie libre des forêts ne purent s’accoutumer à notre civilisation, et lorsque, cinq ans plus tard Cartier revint à Québec, des dix prisonniers une fille seule avait survécu.

Le 3 mai eut lieu la plantation d’une grande croix-souvenir, près du fortin, avec cette inscription : Franciscus primus, Dei gratia rex Fraticoruin régnât. Le 6, la Petite Hermine fut abandonnée, faute d’équipage suffisant, et les deux autres levèrent l’ancre, et firent voile pour la France \

Le 16 juillet suivant, ils avaient regagné St-Malo. Nous n’avons point à raconter le troisième voyage de notre explorateur, en 1541, car son pas-

1 En 1843, la coque d’un vaisseau du XVIe siècle fut découverte enfouie dans la vase de l’embouchure du ruisseau St-Michel. On crut que c’était la Petite Hermine abandonnée naguère par Jacques-Cartier. Une partie de ces débris fut envoyée à St-Malo où une commission d’archéologues émit l’opinion qu’en effet le navire pouvait bien remonter à l’époque du voyage du Découvreur.

Quoi qu’il en soit, on divisa les pièces de bois et les ferrements du vieux bateau en deux portions, l’une pour le musée de St-Malo, 1 autre poui le Parlement de Québec. Cette dernière a malheureusement disparu dans 1 incendie de

sage très court dans la rivière St-Charles n’apporte à notre histoire rien de nouveau.

L’illustre navigateur mourut à St-Malo, le 1er septembre 1557. Il avait coutume de passer l’été dans la ville, et l’hiver dans un petit domaine qu’il possédait à un kilomètre de la cité, connu sous le nom de Limoilou

C’est en souvenir du Découvreur que le nom de Limoilou fut donné à l’une des paroisses de Québec.

Au mois de juin 1889, un monument fut érigé par souscription publique sur l’emplacement supposé du fort de Jacques Cartier. Ce souvenir se compose du monument propre, une colonne de granit, et d’une croix, avec écusson aux armes du roi de France. Des inscriptions unissent dans le même hommage le navigateur malouin et les missionnaires jésuites morts pour la foi, dont la première résidence fut bâtie sur ce même lieu, ou, du moins, tout près.

1. Nous trouvons dans L’Action Française, de Paris, 20 août 1909, la description suivante du manoir de Limoilou : « Un grand mur entoure le logis ; à gauche de la porte d’entrée qui accède à la cour s’aperçoit un écusson aux armoiries rongées par le temps. Le manoir, du XVe siècle, consiste en un bâtiment à un seul étage, élevé sur un rez-de-chaussée, tourné au midi. Les pièces sont vastes, mais rares ; en bas, la salle à manger avec la cuisine ; au premier, la chambre du châtelain et un cabinet ; une tourelle contenant l’escalier, rompt la monotonie de la façade. Derrière le logis, des jardins fleuris enclos de murs ; devant, la cour d’entrée dont un puits carré marque le centre et, sur les côtés, l’écurie, l’étable, le pressoir. Cet ensemble forme bien le type banal de la gentilhommière bretonne d’il y a deux ou trois cents ans. Et sur le mur d’enceinte se lit une inscription rappelant que Jacques-Cartier vécut ici de 1543 à 1557.

Ce fut dans cette modeste demeure, aujourd’hui simple ferme, que prit sa retraite le grand « découvreur » du Canada, à l’âge de 53 ans. Après avoir couru les mers pendant plus de trente ans, il n’avait de ses voyages retiré qu’une petite aisance ; encore devait-il la réduire par d’interminables procès. Il possédait bien, de par sa femme Catherine Desgranges, une maison et des jardins dans la cité de Saint-Malo, rue de Buhen, là même où devaient naître Chateaubriand et Lamennais ; mais, lui, accoutumé au calme de la grande « Silencieuse », ne pouvait souffrir les bruits et l’animation de la ville, fût-elle le tranquille et poétique bourg de Saint-Malo. Pour passer ses vieux jours, il résolut d’acheter une terre à la campagne ; ce fut le domaine du Limoilou, sur la paroisse de Paramé, lieu natal de son père Jamet Cartier. Et maintenant, seigneur de Limoilou ou des Portes, le vieux marin devint gentilhomme terrien...

Parfois la nostalgie des mers le prenait : alors il montait sur un rocher, près de Limoilou, d’où il pouvait largement découvrir Saint-Malo ; et là, son menton broussailleux appuyé sur la paume de sa main, ses yeux clairs ardemment fixés, il regardait, rêveur, les vaisseaux sortir un à un de la passe étroite du port, puis, toutes voiles dehors, gagner la haute mer et disparaître vers ces régions qu’il avait conquises à sa patrie et dont chaque coin exploré portait un nom français...

...Il n’est pas un Canadien français, digne de ce nom, qui, visitant la France, ne se rende d’abord en pèlerinage à Saint-Malo, puis au Limoilou. Lorsqu’en juillet 1905 ont eu lieu à Saint-Malo les fêtes en l’honneur de Cartier, une nombreuse délégation canadienne y assistait et ce fut aux sons des « Airs Canadiens » de Vézina, joués par la musique du 47e, que l’on posa sur le rnur de Limoilou la plaque commémorative du séjour de Cartier. »

Samuel de Champlain.

Fondateur de Québec.

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