CHAPITRE III. — LE CANADA AU XVIIe SIÈCLE
rivière, et en disaient des merveilles plus ou moins romanesques ; mais il fut le premier à nous en laisser la description. Sa narration revêt un grand charme, car il voyait et sentait vivement. Elle est aussi fidèle que le comportent les possibilités d’un voyage rapide et laborieux, où l’on ne mesure les distances qu’à l’œil.
On aime à retrouver sous sa plume la peinture des lieux devenus fameux. Ste-Anne-de-Bellevue, le lac des Deux-Montagnes, les rapides du Long-Sault, le lac de l’Orignal, les rivières des deux Petites Nations du Nord et du Sud, la Gatineau, les chutes du Rideau à l’abri desquelles on eût pu se promener ; les puissantes cataractes dont les embruns montaient au ciel comme une fumée et dont les blancs bouillons revêtaient dans l’imagination voluptueuse des Sauvages la forme d’une chaudière géante : Asticou.
Sur la falaise boisée qui surplombe le bassin des Chaudières se dressent actuellement les nobles assises du Parlement fédéral. Mais l’obstacle des Chaudières et des longs rapides qui les précèdent n’effraya pas le voyageur. Il poussa outre, franchit le lac d’Aylmer et les chutes des Chats, l’embouchure de la Madawaska, le lac du Rat Musqué et n’arrêta sa course qu’à l’Ile des Allumettes. Son ami Ylroquet régnait en ces lieux dont il gardait jalousement les passages. 11 redouta pour son influence le prestige du nom français, et Champlain dut remettre à une date ultérieure la suite de ses explorations.
L’occasion favorable se présenta deux ans plus tard (1615). Cette fois Champlain, que précédait de quelques jours le Père Le Caron, parvint sans encombre à la rivière Mattawa qu’il descendit jusqu’au lac Nipissing. Du lac Nipissing et par la rivière des Français, ^il atteignit le lac Huron, où il rencontra la peuplade des Outaouais, et débarqua finalement au pays des Hurons. Le Père Le Caron l’y attendait. Une messe d’actions de grâces fut célébrée dans le village de Carhagouha, et le pays d’Ontario fut consacré au Dieu des chrétiens, 12 août 1615.
Les Hurons accueillirent avec des transports de joie leur grand allié et résolurent de profiter de sa présence pour infliger à leurs ennemis les Iroquois une défaite éclatante.
La nation Huronne, établie dans la presqu’île de la Baie Géorgienne, jouissait d’un embryon de gouvernement bien supérieur à celui des Algonquins. Elle possédait quelques notions d’agriculture, et cultivait tant bien que mal le maïs, les fèves, la citrouille et le tournesol. Elle se partageait en quatre tribus distinctes, possédait dix-huit bourgades fortifiées et comptait une trentaine de mille habitants, soit deux ou trois mille guerriers.
Leurs mortels adversaires, les Iroquois, établis sur la rive sud du lac
Ontario, dans l’Etat actuel de New-York, étaient eux-mêmes divisés en cinq cantons dont la population ne dépassait pas la leur. Mais ils les surpassaient infiniment dans les ruses de la diplomatie et en discipline militaire.
Les Sauvages que l’on a beaucoup trop vantés ne possédaient aucune des notions élémentaires de la religion. Leur bravoure incontestable s’évanouissait au moindre échec. Ils étaient incapables de mûrir un plan, de l’exécuter avec constance. Ils n’obéissaient point aux chefs, se portaient en désordre à l’attaque, et, s’ils rencontraient une résistance déterminée, battaient incontinent en retraite. D’ailleurs égoïstes, ingrats, fourbes et cruels comme tous les Indiens. C’est pour de tels individus que nos missionnaires donnèrent leur vie.
Le 14 août 1615, Champlain, à la tête de dix Français bien armés, rejoignit l’armée huronne qui se composait de quelques centaines de guerriers. De plus, cinq cents Andastes devaient venir à la rescousse du fond de la Virginie.
L’expédition s’inaugura sous les plus heureux auspices. La flotte huronne traversa sans encombre le lac Ontario ; et, bientôt, les alliés se trouvèrent en présence d’un fort Iroquois, près d’Oswégo, N. -Y. Ce village était entouré d’une quadruple palissade de pieux, hauts de trente pieds et solidement reliés les uns aux autres. Par dessus les palissades régnait un parapet, ou chemin de ronde, abondamment pourvu de pierres et d’eau.
A la vue d’un pareil rempart l’œil exercé du capitaine français comprit sans peine qu’il serait vain de se ruer aveuglément à l’assaut. 11 fit donc construire un cavalier en bois, espèce de tour d’où il dominerait l’ennemi et le prendrait en enfilade. Puis il donna le signal de l’attaque. Le choc dura trois heures. Les Français, du haut de leur engin, nettoyèrent sans trop de peine le front du fort qu’ils avaient devant eux-; mais les Hurons indisciplinés, tout en perdant beaucoup de monde, n’aboutirent à rien. Criblés de coups, impuissants à allumer un incendie, ils se replièrent à l’orée du bois voisin. Le brave Champlain reçut deux blessures dont l’une au genou assez grave.
Découragés par ce premier échec, les Alliés se décidèrent à la retraite. Ils eurent du moins la pudeur de rendre justice aux Français. Ils transportèrent sur leur dos les blessés, parmi lesquels était Champlain étroitement ligoté dans une espèce de hotte. On devine les souffrances qu’il endura dans ce long et pénible voyage.
Notre héros dut hiverner chez les Hurons dont il étudia à loisir les mœurs et dont il gagna complètement les cœurs. En compagnie du Père Le Caron il visita les peuples limitrophes : Nations des Neutres, Nation du Pétun et cinq autres. Il servit d’arbitre entre ces tribus perpétuellement divisées, et finalement, à la fonte des neiges de 1616, muni des plus précieux renseignements, il rentra à Québec.
Champlain accompagné d’un Père Récollet en route vers Québec