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CHAPITRE IV

Les Récolîets (1615-1629)

Tout le monde sait, parmi nous, qu’il faut faire remonter la naissance de la nation canadienne à l’année 1608, date de la fondation de Québec. Mais beaucoup ignorent que la naissanec de l’Eglise canadienne ne remonte qu’à 1615, date de l’établissement sur nos rives des Récollets.

Lorsque la poignée de Français accourus sur la grève de Québec vit débarquer avec Champlain quatre vénérables Franciscains, elle éprouva une grande joie, et comprit que, avec la religion, elle retrouvait la patrie.

Chaque peuple a reçu ou croit avoir reçu de Dieu sa mission, sa vocation particulière.

Les Romains se disaient prédestinés à la domination universelle. Les empereurs d’Autriche rêvaient moins de sanglants combats que d’alliances heureuses.

Les Prussiens faisaient des arts de la guerre leur industrie nationale. Les Anglais prétendent toujours à l’empire de la mer.

La vocation de la France est d’un ordre bien différent. Depuis son baptême, avec Clovis, sur les fonts de Reims (496) elle fut élevée au rang de « sergent de Dieu sur terre ».

Et ce rang elle l’a jalousement gardé, à travers les siècles, au prix de son sang le plus pur. Malgré des défaillances temporaires elle le garde encore. En Syrie, au Maroc, elle combat pour le garder.

Qui s’étonnerait après cela que la Nouvelle France d’Amérique dût être une France catholique ?

Champlain dont l’âme était haute le comprit bien. Il nourrit la sublime ambition « de jeter les fondements d’un édifice perpétuel tant pour la gloire de Dieu que pour la renommée des Français. »

Pour civiliser les Sauvages il ne comptait que sur la puissance de la religion.

« Il est à propos de dire, écrivait-il, qu’ayant reconnu aux voyages précédents qu’il y avait, en quelques endroits, des peuples sédentaires

1. D’après l 'Histoire des Franciscains au Canada, par le Père Odoric.

et amateurs de labourage, n’ayant ni foi ni loi, vivant sans Dieu et sans religion, comme des brutes, je jugeai, à part moi, que ce serait faire une grande faute si je ne m’employais à leur préparer quelques moyens pour les faire venir à la connaissance de Dieu. Et, pour y parvenir, je me suis efforcé de rechercher quelques bons religieux qui eussent zèle et affection à la gloire de Dieu. »

Ces religieux, un de ses amis, M. Houel, contrôleur des salines du Brouage, les lui fit connaître : c’étaient les Pères Récollets, branche vigoureuse du vieil arbre franciscain.

Hâtons-nous d’ajouter que, dès qu’il les connut, Champlain sut les apprécier à leur valeur. Il trouva en eux de précieux auxiliaires soit dans la colonie soit à la cour de France. Dans ses continuels voyages sur l’Océan, dans ses luttes perpétuelles contre les ennemis de la colonie qui rendirent son histoire si glorieuse et si douloureuse à la fois, les Récollets furent ses compagnons fidèles. Leur mutuelle amitié ne se démentit jamais. Plusieurs d’entre eux, d’ailleurs, jouissaient à Paris d’une haute influence. Les Pères Le Caron, le Baillif et la Roche d’Aillon étaient bien apparentés. Tous, jusqu’aux Frères convers, étaient hommes de mérite, comme il convient dans les commencements d’une œuvre difficile.

Après de longs atermoiements et de fastidieux préparatifs, les quatre premiers missionnaires, munis de tous les pouvoirs nécessaires dans une colonie nouvelle, se trouvèrent prêts à partir au printemps de 1615. Ils s’embarquèrent donc à Honfleur, à bord du St-Etienne, en compagnie de Champlain, le 24 avril ; et, après une heureuse et rapide traversée, débarquèrent à Tadoussac le 25 du mois suivant.

Le premier spectacle qui frappa leurs regards en débarquant au Canada mérite d’être ici relaté.

« Au temps où nous arrivâmes à Tadoussac, écrit le Père Denis Jamet, six jeunes Montagnais furent à la guerre ; et, de neuf ennemis qu’ils surprirent en assommèrent sept, et en apportèrent les peaux des têtes pour en faire présent aux femmes. Des deux prisonniers ils adoptèrent le plus jeune âgé de douze ans, mais ils firent mourir l’aîné en cette façon : D’abord ils lui coupèrent à belles dents les deux index des mains, puis ils le livrèrent à leurs femmes, lesquelles, l’ayant lié au poteau, lui percèrent la chair d’alènes, le brûlèrent avec des tisons, puis arrosèrent les brûlures d’eau. Elles lui levèrent la peau de la tête, la laissèrent pendre en arrière, et lui couvrirent le crâne écorché de cendres chaudes. Le misérable hurlait, mais les hurlements de joie des autres couvraient les siens. Les femmes le délièrent alors et il se jeta dans les fossés de notre habitation ; et après avoir reproché aux Français, qui le contemplaient impuissants du haut de leur galerie, de ne pas venir à son secours, il se mit à jeter des pierres à ses ennemis. Mais ceux-ci l’achevèrent, l’écorchèrent et le mangèrent. »

Tel fut le premier contact avec les Peaux Rouges.

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