CHAPITRE VI. — LES MARTYRS JÉSUITES
missionnaire ne perdit pas de temps parmi les siens dans la bonne ville de Québec. Il se hâta de charger des marchandises nécessaires ses canots, et, bientôt, reprit le chemin des Grands Lacs. Son voyage eut une fin prématurée.
C était le 2 aoCit 1642. Ses bateaux lourdement chargés remontaient le lac St-Pieire, lorsque, surgissant des roseaux de la rive, des canots d’Iroquois fondirent sur eux. Les bateliers épouvantés se jetèrent à la côte et s enfuirent dans les bois. Quelques-uns s’échappèrent, d’autres périrent. Dix-neuf Hurons et Abénaquis furent capturés, et, avec eux, trois Français, l’interprète Guillaume Couture, le Donné René Goupil! et notie missionnaire. La passion du Père Jogues allait commencer.
Mais avant de poursuivre notre récit il convient d’expliquer le sens du mot Donné, qui est revenu déjà plusieurs fois sous notre plume. Il s’applique à des hommes, qui sans être des religieux, se donnaient à la Compagnie de Jésus, et 'que l’on traitait comme des Frères convers. Ce René Goupil dont il s’agit présentement était un saint véritable. Il obtint la grâce de faire ses vœux entre les mains du Père Jogues et fut bientôt mis à mort pour avoir tracé le signe de la croix sur le front d’un enfant.
Fiers de leur victoire les Iroquois, avant de commencer leur voyage de retour, résolurent de donner à leurs captifs un avant-goût du sort qui les attendait. Ils se jettent sur le Père Jogues, le dépouillent de ses vêtements, et l’accablent de coups si violents que le pauvre homme s’évanouit. Mais ces barbares ont des moyens radicaux pour ranimer les gens. Ils mordent à belles dents leurs pieds et leurs mains, arrachent leurs ongles et broient les os de leurs deux index. L’excès de la douleur rend, en effet, le sentiment aux victimes, que l’on étend pieds et poings liés au fond des barques. C’est dans cet état que la flottille Iroquoise remonta le cours du Richelieu. De temps en temps les barbares, pour rompre la monotonie du voyage, s’amusaient à déchirer la peau de leurs captifs et s’égayaient de leurs cris. Lorsque, le soir venu, l’on campait, les prisonniers recevaient une ration de maïs à peine suffisante pour ne pas mourir ; puis on les couchait sur le dos, les membres attachés à quatre pieux solides, exposés nus aux morsures des maringouins.
Après douze jours d’un tel calvaire à travers le lac Champlain et divers cours d’eau, nos captifs arrivèrent enfin au village d ’Ossernenon où de nouveaux supplices les attendaient : bastonnades, morsures, écorchements. Une pauvre huronne chrétienne, affolée par les menaces de ses maîtres, dut ronger avec ses dents le pouce droit du missionnaire.
Pour satisfaire à la curiosité de la populace les prisonniers furent traînés de village en village avec aggravation de mauvais traitements. Finalement le Grand Conseil de la Nation les condamna tous au bûcher.
Mais la Providence veillait sur notre héros dont l’heure n’était pas encore venue.
66 LE CANADA HÉROÏQUE ET PITTORESQUE. — LIVRE il
Par un de ces revirements d’opinion si fréquents chez les Barbares, on se contenta de livrer aux flammes les captifs Abénaquis et de réduire en esclavage le prêtre catholique.
Contemplons-le dans son nouvel état, réduit presque au rang des chiens, suivant ses maîtres à la chasse, à la pêche, tirant les traîneaux lourdement chargés par monts et par vaux dans les trous glacés, couchant dans la neige, maltraité, rebuté, moqué ; et, malgré tout, rayonnant de grâce divine, prenant graduellement de l’ascendant sur des brutes à figure humaine, consolant les Hurons esclaves, baptisant 70 Iroquois.
L’esclavage du Père Jogues se prolongea toute une année, treize mois pour parler exactement.
Cependant la nouvelle d’une aussi grande infortune s’était répandue en Europe, excitant partout la pitié. La Reine Anne d’Autriche avait fait agir auprès des Etats Généraux des Pays-Bas, de qui dépendait la colonie de la rivière Hudson. Le gouverneur d’Albany, Van Curler, docile aux instructions reçues, fit tout en son pouvoir pour délivrer le missionnaire. Un jour, un parti d’Iroquois descendait à Albany pour la traite. Le Père Jogues se cacha dans un navire. Les Hollandais apaisèrent, moyennant finance, ses maîtres irrités. Le Jésuite fut conduit à Manhatte (New-York) et s’embarqua pour la France.
Le 5 janvier 1644, de grand matin, un étranger, d’aspect minable, vint frapper à la porte du collège des Jésuites de Rennes. Il désirait parler au Recteur. Celui-ci l’accueillit avec bonté, et, dès qu’il apprit que le pauvre homme arrivait d’Amérique, il lui demanda s’il avait connu là-bas le Père Jogues.
« — Oui, et très intimement, mon Père.
— Eh bien, donnez-moi de ses nouvelles. Vit-il encore, ou bien a-t-il été brûlé par les Iroquois ?
— Il vit encore, et c’est lui qui vous demande de le bénir. »
On devine l’émoi du Recteur, la joie du collège et de la ville toute entière.
La reine Anne d’Autriche voulut voir le glorieux confesseur. Elle versa des larmes en contemplant ses mains mutilées. Le pape Urbain VIII le traita de martyr et lui permit de célébrer le saint sacrifice, par une dispense jusqu’alors inouïe.
Mais les hommes qui sont montés une fois sur la croix ne peuvent se consoler d’en être descendus. Ils gardent dans leur bouche le goût de 1 amer calice et n aspirent qu’à le vider jusqu’au fond. Dès l’arrivée du printemps Jogues reprit la mer.
A peine débarqué à Québec, son supérieur, le Père Vimont, le mit en chaige de la mission d’hochelaga (Montréal) dont l’importance grandissait et où sa connaissance des langues indiennes lui permettrait de rendre les plus précieux services.