‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 42 sur 225 · CHAPITRE VI. — LES MARTYRS JÉSUITES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — LES MARTYRS JÉSUITES

On parlait beaucoup, à cette époque, de paix avec les Iroquois. Les Français harassés la souhaitaient ardemment. Les Iroquois. de leur côté, voulant achever la ruine des Hurons, craignaient notre intervention et faisaient parade d’intentions pacifiques. Ces fourbes se réservaient de reprendre les hostilités après la victoire, comme l’avenir le prouva.

Quoi qu’il en soit, les pourparlers se prolongèrent tout l’été. Ce ne fut qu’en septembre 1645 que l’entente définitive se conclut.

Restait à la faire ratifier par les Cantons et, pour cela, à leur envoyer une ambassade.

Mais qui serait l’ambassadeur ? Un seul homme possédait les qualifications nécessaires, M. de Montmagny le désigna. On devine son nom : le Père Jogues.

Ses supérieurs applaudirent à un choix si judicieux. Mais la mission était si périlleuse qu’ils n’en imposèrent point l’acceptation.

Le Père jogues était un timide de sa nature. Connaissant le danger mieux que personne, il vit clairement que le chemin qu’il prenait le menait à la mort. Mais ce poltron (c’est ainsi qu’il s’appelait lui-même) savait dompter la peur. Les désirs de ses chefs étaient pour lui des ordres. Il accepta.

Le nouvel ambassadeur partit donc des Trois-Rivières le 10 mai 1646. Accueilli avec les honneurs que comportait son rang, il parut devant le Grand Conseil de la Confédération ; il parla avec tant d’éloquence qu’il emporta tous les suffrages et que le traité de paix fut ratifié. Son retour fut triomphal.

Hélas ! la roche tarpéienne est près du Capitole. Jogues, après tant d’autres, en fit l’expérience. Le Père Lalemant, successeur du Père Vimont, s’imagina que l’accueil fait à l’ambassadeur s’adressait également à l’apôtre. Nombreux étaient les esclaves chrétiens qui demandaient un protecteur, nombreux étaient les Iroquois attentifs à l’appel divin.

Bref, la fondation d’une mission chez les Agniers fut décidée ; et le Père Jogues, accompagné d’un Donné, Jean de La Lande, et de deux Hurons, prit congé. (17 sept. 1646).

Lui seul ne se faisait point d’illusions. « lbo et non redibo », écrivait-il quelques jours avant son départ. Mais il savait bien où la mort le conduirait.

Ses pressentiments étaient fondés. L’humeur changeante des grands enfants de la forêt s’était tournée contre lui. Des bruits couraient qui l’accusaient d’avoir jeté un sort sur le pays.

Dans la soirée du 18 octobre 1646, au moment où il entrait dans la cabane d’un chef, un coup de hache lui fendit la tête.

Quant à son fidèle compagnon, il expira le lendemain après de longs tourments.

La douloureuse histoire que nous venons de raconter inspirera aux hommes des sentiments bien divers.

Ceux qui jugent humainement les choses n’y verront que la faillite d’une noble entreprise. Ils plaindront des âmes généreuses immolées à la chimère, ils regretteront un labeur voué à la stérilité.

Les vrais chrétiens, eux, reconnaîtront la fécondité merveilleuse de l’œuvre accomplie. Ils comprendront que nos martyrs et leurs compagnons, plus obscurs et peut-être aussi méritants, ont glorifié Dieu et son Eglise, honoré leur famille religieuse, rendu hommage au sang généreux de leur patrie, rempli d’enthousiasme les âmes apostoliques qui courent, après eux, à la conquête des infidèles, et qu’ils se sont glorifiés eux-mêmes sans y penser.

Voici pourquoi, lorsque, dans la journée du 21 juin 1925, le pape Pie XI, glorieusement régnant, inscrivit les noms de nos martyrs aux fastes des Bienheureux, tout l’univers catholique tressaillit d’allégresse et reconnut le doigt de Dieu.

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