CHAP. VII. — MARIE DE L’INCARNATION ET LES URSULINES DE QUÉBEC
eux, et lui promirent, en retour, de pourvoir à l’avenir de son fils. Elle accepta et s acquitta si bien de son emploi que bientôt la responsabilité de l’énorme entreprise retomba presque entièrement sur ses épaules.
Qui eût pensé qu’une femme aussi experte en commerce pût se mouvoir librement dans les régions mystérieuses de la contemplation ? A vingt-et-un ans elle était prise de ravissements en pleine rue, ravissements qui se renouvelèrent pour ainsi dire quotidiennement pendant plusieurs années.
Sa piété était, d’ailleurs, spontanée, dépourvue de l’appareil scientifique dont certains directeurs la revêtent trop souvent ; ce qui consolera, sans doute, quelques-uns de nos lecteurs découragés. Laissons-lui la parole: « En ce temps-là (vers 1621) j’eus la lecture de quelques livres qui enseignaient méthodiquement à faire l’oraison mentale avec préparation, préludes, divisions, points, matières, colloques. Je comprenais bien tout cela et prenais résolution de le mettre en pratique, parce que ces mêmes livres disaient qu’en faisant autrement l’on se mettait en danger d’être trompé du diable. Je me mis donc en devoir de faire ce que j’avais lu et me tenais plusieurs heures à méditer sur les mystères de l’humanité sainte de Notre-Seigneur, lesquels, d’ordinaire, auparavant, je voyais tout d’un regard et tout d’un coup. Je résistais à cet attrait par l’action de mon imagination et de mon entendement qui roulaient sur les circonstances des mystères, en pesant les raisons et ce qu’il en fallait tirer pour la pratique des vertus. » « Dans le désir que j’avais de bien faire, je me faisais tant de violence qu’il m’en prit un mal de tête qui m’incommodait notablement. »
Heureusement pour elle, un directeur expérimenté à qui elle confia ses difficultés, lui fit ordre de renoncer à toute contention d’esprit et de s’abandonner, comme elle avait fait jusque-là, à l’action directe de Dieu.
Combien d’âmes qui ne sont pas portées aux longues analyses et qui procèdent par vision directe auraient besoin comme elle, d’un sage directeur !
Maintenant, tâchons de nous figurer cette sainte femme perdue dans une multitude d’affaires matérielles, et vivant d’une vie céleste au milieu du brouhaha.
« Je me suis trouvée, écrit-elle, parmi le bruit des marchands, et cependant mon esprit était abîmé dans cette divine Majesté. Je passais presque les jours entiers dans une écurie qui servait de magasin ; et quelquefois, il était minuit que j’étais sur le port de la Loire à faire charger et décharger des marchandises. Ma compagnie ordinaire était des crocheteurs, des charretiers et même cinquante à soixante chevaux dont il fallait que j’eusse soin. J’avais encore sur les bras toutes les affaires de mon frère et de ma sœur, lorsqu’ils étaient à la campagne, ce qui arrivait souvent. »
Quel miracle de la grâce divine ! Etre absorbée en Dieu et ne rien perdre de son attention aux devoirs de la vie commune.