‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 45 sur 225 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

« Si l’horloge sonnait, son âme était contrainte d’en compter les heures sur ses doigts. S’il fallait parler au prochain, son regard ne s’écartait point de Celui qu’elle aimait ; si le prochain lui répondait, l’attention qu’elle lui prêtait ne lui ôtait point celle qu’elle avait à Dieu. Il en était de même de ses écritures commerciales où son attention était double, savoir à son divin Objet et aux dites écritures. » Un vrai cas de bilocation intellectuelle.

Mais Dieu est tellement jaloux de l’amour de ses épouses qu’il ne saurait longtemps tolérer un aussi monstrueux partage. Il le toléra huit ans, après quoi Madame Martin fut trouvée mûre pour la vie parfaite. Ses directeurs lui permirent et même lui ordonnèrent d’entrer au couvent (25 janvier 1631). Elle avait donc une trentaine d’années lorsqu’elle fut admise chez les Dames Ursulines sous le nom de Marie de l’Incarnation.

La vocation n’alla pas sans difficultés ; et les scènes déchirantes qui, naguère, avaient brisé le cœur de sainte Chantal passant sur le corps de son fils Celse Bénigne, se renouvelèrent en cette occasion. Le petit Claude Martin que sa mère abandonnait n’avait que douze ans. Son oncle et sa tante, exaspérés de perdre celle qui, depuis tant d’années, avait été l’instrument de leur prospérité, recoururent à des procédés indignes. Ils renièrent leurs promesses et déclarèrent qu’ils se désintéressaient de l’éducation de leur neveu.

On bâtissait alors une aile au couvent des Ursulines ; et l’enfant, se glissant par les brèches de la clôture, entrait partout. Un jour, accompagné d’une troupe de petits camarades, il fit le siège de la maison, appelant à grands cris sa mère. On comprend les angoisses de la pauvre femme qui se laissait parfois décourager et se demandait où était le devoir.

Mais Dieu intervint visiblement en faveur de l’orphelin dont il se fit le vrai père. Il pourvut, grâce à de riches protecteurs, à la complète éducation du jeune Claude. La vertueuse duchesse d’Aiguillon, devenue l’amie dévouée de Marie de l’Incarnation, recommanda son fils au cardinal de Richelieu, son oncle, et obtint pour lui un poste d’assistant secrétaire.

Mais l’enfant se montra digne de sa mère. Il renonça au monde et entra chez les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, où il ne tarda point à faire sa marque.

Le Père Dom Claude Martin devint, en effet, l’honneur de cette illustre Congrégation. Il publia la vie et les œuvres de sa mère.

Ses vertus et ses talents l’élevèrent aux plus hautes charges de son Ordre. Tant il est vrai que Dieu ne se laisse point vaincre en générosité et qu’il rend au centuple ce qu’on lui donne.

Ajoutons que Dom Claude, grand théologien, écrivain mystique réputé, commen-tateur exact de la doctrine spirituelle de sa mère, n’en demeura pas moins son humble et très inférieur disciple.

Mais revenons à notre héroïne. Elle fut, durant les années de son noviciat, comblée de grâces croissantes, parmi lesquelles nous nous con-

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