CHAP, VII. — MARIE DE L’INCARNATION ET LES URSULINES DE QUÉBEC
passent à Québec, fidèles à une tradition séculaire, ne manquent jamais de faire une visite officielle aux Dames Ursulines.
A mesure que les années s’accumulaient sur la tête de Marie de l’Incarnation sa vie intérieure se modifiait. Elle devenait plus unie et, en apparence, plus ordinaire. Ce n’était qu’une apparence ; car si les extases s’espaçaient, si les souffrances morales se calmaient, l’union à Dieu se faisait plus intime et plus constante. Elle ressemblait chaque jour davantage à Ste Thérèse, au point que Bossuet en fit une fois la remarque. Le don qu’elle avait reçu, dès sa jeunesse, de mener de front les affaires temporelles et spirituelles se fortifiait avec les années. Sa correspondance était immense et toujours marquée au double coin de la sagesse naturelle et du sens divin, comme en font foi les écrits d’elle publiés par son fils.
Son crédit personnel à Québec était très grand, et, pendant plus de trente ans, la grille de son parloir fut comme une espèce de confessionnal où tout le monde accourait : gens du peuple, notables, ecclésiastiques et gouverneurs. On s’y déchargeait, sinon du poids de ses péchés, du moins du fardeau de ses chagrins. Sa parfaite discrétion, la grâce de son accueil, la prudence de ses conseils ranimaient les esprits abattus. Ses lettres à son fils sur les choses et les personnes du Canada sont aussi instructives qu’édifiantes. L’extrait suivant en est la preuve.
« Monsieur de Repentigny va traiter en France les affaires de la colonie. Il m’a promis de vous voir, car il tâche de m’obliger tout ce qu’il peut. Vous le prendrez pour un courtisan, mais sachez que c’est un homme de grande oraison et d’une vertu bien épurée. Je vous dis ceci, mon très cher fils, afin que vous honoriez ce gentilhomme, et pour vous faire voir qu’il y a de bonnes âmes en Canada. »
Parlant de M. cTArgenson qui fut Gouverneur de 1658 à 1661, elle écrit : « J’ai souvent l’honneur de sa visite, il y a toujours à profiter avec lui, car il ne parle que de Dieu et de la vertu, hors la nécessité de ses affaires. »
« Je vous dirai en confiance qu’il a eu à souffrir en ce pays dont il a été chargé sans avoir eu des secours du côté de la France. Il s’est trouvé des esprits peu considérés qui ont murmuré de sa conduite et qui en ont fait de grosses plaintes capables d’offenser un homme de sa qualité et de son mérite. Il a souffert cela avec beaucoup de générosité. L’impuissance, néanmoins, où il est de secourir le pays, le défaut de personnes de conseil, à qui il pût communiquer en confiance de certaines affaires secrètes, le peu d’intelligence qu’il avait avec les premières puissances du pays, l’ont porté à se procurer la paix par la retraite. »
Voulez-vous avoir une idée de l’état du pays au moment où les victoires des Iroquois le mirent à deux doigts de sa perte ? Ecoutez : « On ne voit goutte, on marche à tâtons ; et quoique on consulte des personnes très éclairées et d’un très bon conseil pour l’ordinaire, les choses n’arrivent
jamais comme on les avait prévues et consultées. Cependant on roule, et lorsqu’on pense être au fond de l’abîme on se trouve debout. Cette conduite est universelle, tant dans le gros des affaires publiques que dans chaque famille en particulier. Lorsqu’on entend dire que quelque malheur est arrivé de la part des Iroquois, chacun s’en veut aller en France ; et, au même temps, on se marie, on bâtit, le pays se multiplie, les terres se défrichent et tout le monde pense à s’établir... Nous allons aussi faire défricher le plus que nous pourrons... Nous avons quatre bœufs et six vaches... Voilà le ménage du pays, sans lequel ni nous ni les autres ne pourrions subsister, quelques secours qu’on nous donnât du côté de la France. »
Veut-on savoir maintenant comment cette religieuse si humble, si charitable jugeait les hommes ? Elle les jugeait sans malice, assurément, mais d’un œil perspicace et en pleine liberté. Elle ne pensait pas que l’admiration béate et la flatterie fussent des vertus. Elle notait en souriant les travers des plus saints personnages :
« Monseigneur, notre prélat, écrit-elle, est tel que je vous l’ai mandé dans mes précédentes, savoir très zélé et inflexible. Zélé pour faire observer tout ce qu’il croit devoir augmenter la gloire de Dieu, et inflexible pour ne point céder en ce qui y est contraire. Je n’ai point encore vu personne tenir si ferme en ces deux points. C’est un autre S. Thomas de Villeneuve pour la charité et l’humilité, car il se donnerait lui-même pour cela... Ce ne sera pas lui qui se fera des amis pour s’avancer et pour accroître son revenu ; il est mort à tout cela. Peut-être, sans faire tort à sa conduite, que s’il ne l'était pas tant, tout irait mieux ; car on ne peut rien faire ici sans le temporel. Mais je puis me tromper ; chacun a sa voie pour aller à Dieu. »
Ce n’était pas ainsi qu’elle agissait, la fine mouche (qu’on nous passe l’expression), pour arriver à ses fins. Sa souplesse tournait les obstacles et désarmait les contradicteurs.
Et, pourtant, cette inflexibilité qu’elle reprochait à Mgr de Laval elle en fit preuve elle-même, à l’occasion. Ecoutez : « Vous croyez, écrit-elle à une Ursuline de Tours, que nous avons de l’inclination à changer nos Constitutions ? Non, ma Mère ; mais c’est Mgr notre Prélat qui en a quelque envie... Il nous a fait donner lecture de son projet... qui serait plus propre pour des Carmélites. 11 nous a donné huit mois ou un an pour y penser. Mais, ma chère Mère, l’affaire est toute pensée, la résolution est toute prise ; nous ne l’accepterons pas, si ce n’est à l’extrémité de l’obéissance. »
Voilà qui est admirable et qui peint bien la femme forte.
Dans ce conflit entre un saint homme et une sainte femme le lecteur n’aura pas de peine à deviner qui, à la fin, l’emporta : naturellement ce fut la femme.
Avant de mourir, Marie de l’Incarnation vit poindre l’aube des jours