CHAPITRE VIII. — LES ORIGINES DE MONTRÉAL
de soixante mille écus, qu’un sulpicien, M. de Bretonvilliers, paya de ses propres deniers (7 août 1640).
Il fallait enfin trouver des hommes : un gouverneur, une fondatrice d'hôpital, une institutrice, des colons.
Tout vint à point. Un militaire champenois de grand mérite et d’une foi profonde, Paul Chomedey, sieur de Maisonneuve, ayant lu une Relation du Canada dans laquelle il était parlé du P. Charles Lalemant, alors en mission à Paris, rendit visite à ce religieux et lui fit savoir qu’il irait volontiers servir là-bas. Présenté aussitôt à M. de la Dauversière, il ajouta que, disposant d’un petit revenu de deux mille livres, la question de salaire ne s’imposait point à lui et qu’il travaillerait volontiers pour l’amour de Dieu. Dans ces conditions l’entente était facile, et la Compagnie de Montréal le mit aussitôt à la tête de l’expédition projetée.
Restait à rencontrer une femme capable de fonder et de diriger un hôpital. Un hôpital s’imposait, en effet, dans une place destinée à faire face aux Iroquois.
Or, dans cette même Champagne, patrie de Maisonneuve, à Nogentle-Roi, vivait une jeune fille, née en 1608, issue d’une famille de magistrats et douée de toutes les vertus. Quoiqu’elle eût fait de bonne heure le vœu de chasteté, elle était restée dans le monde pour ne pas abandonner son vieux père qu’elle soigna jusqu’à la mort. Devenue libre à trente-quatre ans, elle tourna, comme tant d’autres, les yeux vers le Canada.
A Paris le Père Rapin, récollet, la présenta à Madame de Bullion. Madame de Bullion venait de perdre son mari, Claude de Bullion, surintendant des finances, enrichi par Richelieu, et consolait sa douleur en faisant de ses grands biens le plus charitable emploi. Elle était saintement jalouse de la duchesse d’Aiguillon qui avait fondé, à Québec, l’Hôtel- Dieu ; elle résolut de l’imiter à Montréal, mais à l’expresse condition que son nom ne fût jamais prononcé. Elle eût tôt fait de reconnaître les talents et les vertus de Mademoiselle Mance et n’hésita plus à lui confier l’entreprise qu’elle avait en vue.
Bref, notre héroïne fut agréée par la Compagnie de Montréal qui avait affrété, à la Rochelle, deux navires avec des vivres et des colons ; et, à la fin de juin 1641, elle fit voile pour le Canada. Le gouverneur s’embarquait en même temps qu’elle, mais sur un autre vaisseau. Un troisième bateau quittait Dieppe pour la même destination.
Le navire de Maisonneuve, ballotté par les tempêtes, n’arriva à Québec que le 20 du mois d’août. C’était trop tard pour commencer l’établissement de Montréal. On hiverna donc à Québec ; mais, dès le 8 mai de l’année suivante, et malgré les instances de M. de Montmagny, gouverneur de la colonie, qui aurait voulu les garder avec lui, nos émigrants partirent pour l’île de leur adoption.
Les commencements de Montréal furent vraiment héroïques. Dès 1644,
l’hôpital de Jeanne Mance était bâti, et, aussitôt, les malades et les blessés y affluèrent. La guerre avec les Iroquois était perpétuelle, constituant une véritable école de martyre.
Tandis que les Associés de la Compagnie dépensaient avec une charité inlassable plus d’un million de notre monnaie, valeur actuelle ; tandis qu’ils envoyaient, chaque année, des vivres et des hommes, les défenseurs de la cité versaient leur sang à profusion. Quelle est la ville qui peut se vanter de compter parmi ses fondateurs des Maisonneuve, des Dollard, des Lambert Closse et leurs généreux compagnons ?
Dix-sept ans s’étaient écoulés depuis l’arrivée de M41e Mance au Canada lorsqu’un accident lui fit ressouvenir que son œuvre n’était pas encore assurée, puisqu’elle ne trouvait personne capable de lui succéder dans la gérance de son Hôtel-Dieu. Elle partit donc pour la France en octobre 1659, et s’en alla trouver celui qui avait été l’âme et la cheville ouvrière de la fondation, nous voulons parler de M. de la Dauversière. Nos lecteurs n’ont point oublié que ce saint laïque avait fondé la Congrégation des Sœurs Hospitalières de St-Joseph. Jeanne Mance demanda à l’instituteur trois de ses filles, ce qui lui fut accordé. Voici leurs noms : Mère Judith Moreau de Brésoles, Sœur Catherine Macé, et Marie Maillet, tirées toutes les trois de la maison-mère de la Flèche, en Anjou. Elles débarquèrent à Montréal le 17 octobre 1659, et Jeanne Mance qui les conduisait leur confia incontinent l’administration de l’hôpital. Telle est l’origine du fameux Hôtel-Dieu qui n’a cessé de progresser jusqu’à nos jours.
Quant à MUe Mance, elle vécut encore quatorze ans et s’éteignit, pleine de mérites et pleurée de tous, en juin 1673.
Maintenant qu’on avait pris soin des malades, restait à pourvoir à l’éducation des enfants. Il est vrai que, dans la bourgade naissante, les enfants se comptaient encore sur les doigts, et que l’on s’apercevait que les petits sauvages ne réaliseraient pas les espoirs qu’on avait fondés sur eux, mais il fallait préparer l’avenir.
Une autre femme, champenoise également, fut choisie par Dieu pour cette tâche. Elle s’appelait Marguerite Bourgeoys. Ses parents, honorables commerçants, habitaient la ville de Troyes. A douze ans elle perdit sa mère et dut prendre en main le gouvernement de sa maison. On remarqua, dès lors, sa piété et ses précoces talents d’administration. Elle devint préfète d’une congrégation de jeunes filles. Elle fit, à 22 ans, le vœu de chasteté perpétuelle. Elle essaya ensuite d’entrer au Carmel, chez les Clarisses, et dans une congrégation enseignante ; mais l’entreprise échoua. Dieu avait sur elle d’autres desseins. C’est alors que Maisonneuve, passant par Troyes, sa patrie, manifesta son désir d’avoir à Montréal une congrégation enseignante de religieuses non cloîtrées, qui fussent libres de sortir et de visiter les malades et les indigents. On lui fit aussitôt con-