CHAPITRE X
Les Iroquois bernés (1658).
Nous avons narré dans un récent chapitre la ruine de l’Huronie et le martyre de ses missionnaires.
Ces tragiques événements causèrent une panique dans le pays, si bien que, au témoignage de la Vénérable Marie de l’Incarnation, chacun pensa à rentrer en France. On perdait la tête, on accusait tout le monde, principalement les autorités, d’être la cause de tant de désastres. Le pauvre Gouverneur, M. de Lauzon était taxé de faiblesse et d’incapacité. Mais que pouvait-il faire sans ressources ? Le vrai coupable dans les circonstances était le gouvernement du cardinal Mazarin que les discordes civiles paralysaient et qui n’avait guère le temps de songer au Canada.
Les Iroquois, enivrés de leurs victoires, patrouillaient à travers les campagnes, tuant, brûlant, pillant ; et les Français, cachés derrière les murailles de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal, n’osaient pas leur donner la chasse. Finalement on signa une paix peu honorable.
C’est alors qu’eut lieu un événement qui témoigne bien du désarroi dans lequel se débattaient les meilleurs esprits.
Les Iroquois poussèrent l’effronterie jusqu’à demander, comme gage d’amitié, l’établissement dans leurs cantons d’une station de missionnaires et d’un poste militaire. C’étaient des otages qu’ils réclamaient, se réservant in petto de leur faire un mauvais parti.
On n’osa pas refuser, et, en juillet 1656, une cinquantaine de soldats s’installèrent, avec quelques Pères jésuites, dans le village de Gannentaba, à deux cents milles de Montréal.
Ces infortunés étaient voués fatalement aux derniers supplices. Dieu les sauva par un quasi-miraclc.
Nous possédons de leur aventure une double relation: celle des Jésuites et celle de Marie de l’Incarnation. Nous reproduirons ici la seconde, en la corrigeant et la complétant dans ses détails par la première.
« Un Iroquois chrétien ayant averti les Pères de mettre ordre à leurs affaires, parce que le Grand Conseil de sa nation venait (janvier 1658) de décider qu’on déclarerait la guerre aux Français' et qu’on ouvrirait les hostilités par le massacre de la mission et de la garnison de Gannentaba...
» Les Pères donnèrent aussitôt l’alarme au poste qui se trouvait assez proche de leur maison, et adjurèrent les soldats d’aviser aux moyens de se sauver.
» Cela leur était difficile, ne le pouvant accomplir sans canots. Mais, vu qu’ils n’en possédaient point et qu’ils n’en pouvaient avoir assez sans le secours des Sauvages, ils prirent la résolution de faire de petits bateaux semblables à ceux de notre Loire. Ils y travaillèrent donc dans le grenier
du fort. Ils réussirent à en fabriquer deux qui ne tiraient que fort peu d’eau et pouvaient porter une quinzaine d’hommes chacun. Ils construisirent de plus, quatre canots à l’algonquine et quatre à l’iroquoise.
» Mais la grande difficulté était d’opérer l’embarquement à l’insu des Iroquols qui les eussent impitoyablement massacrés s’ils avaient deviné leur dessein. Un tel embarquement qui consiste à traîner à l’eau tant de bateaux et à les charger de tant d’effets ne peut s’effectuer en silence et en secret. Or, la maison des Pères était continuellement pleine de monde. C’était là que se tenait le conseil des Anciens, et, comble de malheur, ceuxci avaient convoqué le peuple en assemblée générale pour le 20 mars prochain qui était précisément la date de l’évasion projetée.
» Afin de leur donner le change, voici le parti dont on s’avisa. Un jeune Français, qui avait été adopté par un fameux Iroquois et qui avait appris leur langue, dit à son père qu’il avait eu un songe d’après lequel il fallait qu’il offrît un festin à toute la peuplade, festin à tout manger, sans laisser un seul reste, car autrement il mourrait sans rémission.
— « Ah ! répond l’homme, tu es mon fils ; je ne veux pas que tu meures : prépare-nous donc ton festin ; nous mangerons tout.
» Les Pères donnèrent les porcs qu’ils faisaient nourrir pour en conserver l’espèce dans le pays, et afin de vivre en partie à la française. Ils donnèrent encore les provisions qu’ils avaient d’outardes, de poissons et autres ; et tout cela, joint avec ce que le jeune Français avait pu obtenir d’ailleurs, fut mis en de grandes chaudières pour préparer le banquet à la mode des Sauvages.
» Le 20 du mois de mars, tout étant prêt, les convives commencèrent à manger à la tombée de la nuit.
» Ils se remplirent la panse de telle sorte qu’ils n’en pouvaient plus. Ils disaient au jeune homme : — Aie pitié, renvoie-nous reposer. — L autre répondait : — Je mourrai donc ? — A ce mot mourir, ils se crevaient de manger, afin de l’obliger.
» Il faisait en même temps jouer les flûtes, trompettes, tambours, pour qu ils pussent danser et tromper l’ennui d’un si long repas. Cependant les Français se préparaient à partir. Ils descendaient doucement les bateaux et y embarquaient ce qu’ils avaient dessein d’emporter ; et tout cela s’exécuta si secrètement qu’aucun sauvage ne s’en aperçut.
» Tout étant disposé, l’on avertit le jeune Français qu’il fallait adroitement terminer le festin. Alors il dit à son père : C’en est fait, j’ai
pitié de vous , cessez de manger, je ne mourrai pas. Allez-vous-en, dormez, reposez-vous.
» Lorsqu’ils furent tous partis, les Français qui avaient assisté au
festm se hâtèrent de s’embarquer avec les autres qui les attendaient impatiemment.
» La première journée fut terrible. Il fallait descendre dix lieues de