CHAPITRE X. — LES 1R0QU01S BERNÉS
rivière, en ramant dans les courants, en traînant les barques sur la glace aux eaux mortes, en portageant dans les rapides, avant d’atteindre le lac Ontario. La neige qui tombait abondamment fut leur salut.
» Lorsque les barbares se réveillèrent sur le tard le lendemain, voyant que le jour se passait, contre l’ordinaire, sans entendre parler de la prière, ni qu'il se fit aucun bruit dans la maison des Pères, ils furent bien surpris. Ils le furent encore bien davantage lorsque, étant entrés dans la maison, ils ne trouvèrent ni personnes, ni meubles, ni bagages.
» Ils virent alors que les Français s’étaient enfuis, ce qui les étonna fort, car ils avaient si bien caché leur conspiration qu’ils ne croyaient pas que personne au monde en eût la connaissance. Mais la manière de leur fuite les étonna) plus que tout le reste, car, sachant que les Français n’avaient pas de canots et que, d’ailleurs, le fleuve était glacé, ils n’y comprenaient rien. D’autre part, la neige en tombant avait effacé toutes les traces. Bref ils furent réduits à s’imaginer que les Pères et les Français s’étaient envolés.
» Ils ne s’étaient point envolés, comme on sait. Après avoir portagé pendant quatre heures, en pleine forêt, par des sentiers perdus, pour tourner la chute que faisait la rivière à son embouchure, ils durent se frayer, dans le lac, un passage à la hache avant d’atteindre l’eau vive et de naviguer au fil de l’eau.
» Quelques jours plus tard, le lac traversé, ils entrèrent dans les rapides du St-Laurent où leur petite flotte fut sur le point d’être engloutie.
» Nous nous trouvâmes au milieu des brisants qui élevaient des montagnes d’écume et nous jetaient dans autant de précipices. Nos bateaux furent bientôt remplis d’eau et tous nos gens dans une telle confusion que leurs cris mêlés au bruit du torrent nous faisaient regarder le naufrage comme inévitable.
» La frayeur redoubla à la vue d’un de nos canots englouti dans un brisant qui barrait le passage où était, néanmoins, la seule route que les autres devaient suivre. Trois hommes furent noyés, un quatrième échappa avec peine. Ceux qui furent noyés avaient communié le matin.
» Le 3 d’avril nous abordâmes enfin à Montréal d’où les glaces n’étaient parties que le matin. Partout on nous regardait comme des gens de l’autre monde. »
Cette retraite merveilleuse avait duré quatorze jours. Le bruit s’en répandit comme une traînée de poudre dans tout le pays et parmi les tribus indiennes jusqu’aux Montagnes Rocheuses. On devine quelles actions de grâces montèrent vers le ciel ; on devine également quels foimidables éclats de rire saluèrent la déconvenue des superbes Iroquois que tous les Sauvages détestaient.