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CHAPITRE XIII. — MGR DE MONTMORENCY-LAVAL

Quelle est donc cette forme spécifique de l’âme canadienne ?

C’est d’être demeurée à la fois française et catholique.

On ne saurait nier que, dans la vieille Europe, il y ait des gens de notre race qui ne sont plus catholiques et qui sont restés français ; hélas ! combien déprimés, l’histoire contemporaine le montre assez. Mais il est constant que, en Amérique, un tel phénomène ne se rencontre point.

Parmi nous, qui perd la foi sort de la famille française. L’apostat ne devient point anglais du premier coup. Il passe notre frontière à Genève; mais le terme final de son voyage est toujours l’Angleterre. Tant qu’il parle notre langue il nous hait. Méprisé de ses anciens frères, mal accueilli des nouveaux, son cœur se remplit de fiel. Ses enfants sont plus heureux. On en voit qui nous traitent avec la même bienveillance que les Anglais véritables. C’est que, alors, ils ont oublié le sang dont ils sortent et la race de leurs aïeux.

Mais n’insistons pas sur un fait universellement admis et sur une vérité que nul ne conteste.

Et à qui devons-nous cette formation de l’âme canadienne ? Evidemment à l’action persévérante et toute-puissante de notre clergé national.

Quiconque lit attentivement notre histoire ne peut qu’être frappé de voir avec quel soin et quelle admirable prudence nos évêques et nos curés ont prévenu ou fait avorter les nombreuses tentatives d’anglification dont nous fûmes l’objet de la part des autorités coloniales. Autant le clergé se montra loyal à la couronne britannique, autant il se montra intransigeant dans la défense de nos droits nationaux.

Inutile encore d’insister ici sur des faits connus. La seule chose sur laquelle il convienne d’attirer l’attention, c’est sur le sens du mot « national » appliqué à notre clergé.

Nous entendons par là que, si le clergé canadien a sauvé, sur les bords du Saint-Laurent, la nationalité française, c’est précisément parce qu’il était canadien.

Il ne lui eût pas suffi, pour accomplir sa tâche, d’être pieux et zélé, de posséder toutes les vertus qui sont, — le monde le reconnaît justement — , l’apanage du clergé de la mère-patrie ; il fallait qu’il appartînt par naissance au peuple dont il devait défendre l’autonomie.

Or, ce fut la vraie grandeur de Mgr de Laval d’avoir compris ce qui devait arriver, d’avoir conçu et exécuté le plan d’un séminaire national.

L’on nous demandera, peut-être, si Mgr de Laval avait prévu la conquête.

Assurément, répondrons-nous ; du moins comme une éventualité a laquelle il convient de parer. L’évêque vécut au temps du siège de Québec, sous Frontenac. Sa sagesse était trop grande pour qu’il fermât les yeux sur les dangers qui menaçaient son Eglise. Aussi, lorsque, seul parmi ses collègues coloniaux, il entreprit de doter son diocèse d’un clergé recruté

dans le pays, il ne put s’empêcher, dans ses calculs, de faire entrer en ligne de compte la possibilité d’une révolution politique.

Nous employons à dessein ce mot de révolution politique ; car nous sommes convaincus que la France aurait perdu, tôt ou tard, la domination sur ce pays ; nous l’allons démontrer tout à l’heure.

Quoi qu’il en soit et dans quelque alternative que l’on se place, l’utilité ou plutôt la nécessité d’un clergé national s’imposa à son esprit et à son cœur avec cette clairvoyance instinctive qui s’appelle de son vrai nom le génie.

Lorsque nous étudions l’histoire de la colonisation moderne et des merveilleux progrès de la civilisation chrétienne opérés par le canal des nations européennes, nous constatons avec stupeur que toutes les grandes colonies, sans exception, après une période plus ou moins longue de loyalisme, ont fini par se séparer violemment de la mère-patrie, pour se constituer en nations indépendantes. Cette constatation a même inspiré à toute une école d’économistes anglais la haine des colonies, dans lesquelles ils ne voyaient qu’une source de déperdition stérile des forces nationales. Revenus aujourd’hui à une plus claire notion des choses, ils reconnaissent que les avantages procurés à, la métropole par les colonies, pour être indirects et moraux, n’en sont que plus précieux et durables. C’est pourquoi les pays d’Europe n’ont point renoncé à coloniser. Seulement, prévoyant la perte infaillible, dans l’avenir, de leurs possessions d’outre-mer, ils n’entravent plus leur essor, et ils leur permettent de se gouverner comme elles l’entendent.

Mais d’où vient cette ingratitude apparente des colonies ? Nous pourrions nous étendre longuement sur ce sujet, invoquer les lois de la nature, citer l’exemple du fruit nmr qui se détache de l’arbre, de l’oiseau qui, au sortir du nid, oublie sa mère. Qu’il suffise de constater que ni l’amour ni la reconnaissance ne sauraient longtemps résister aux sollicitations de l’intérêt.

Sans insister sur les difficultés presque insurmontables que rencontre l’adaptation de vieilles institutions à de jeunes sociétés, signalons simplement ici les mécontentements que faisait naître le faux système autrefois universellement en vigueur, du gouvernement des colonies par des administrateurs européens.

Que n’a-t-on pas écrit sur les abus du fonctionnarisme ? Dans les colonies, ces abus ont des conséquences extrêmement funestes ; ils détruisent 1 union des cœurs, et divisent la société en deux camps hostiles.

Le fonctionnaire ne s’attache point au pays dans lequel on l’envoie. Il n’est là que par devoir, ou plutôt par force. Ses regards et ses pensées,-

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