‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 71 sur 225 · CHAPITRE XIII. — MGR DE MONTMORENCY-LAVAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. — MGR DE MONTMORENCY-LAVAL

tournés sans cesse vers la métropole, tiennent ses désirs aiguisés et l’empêchent de se distraire. Il passe sa vie à attendre le terme de son exil, et son état d’irritation le rend injuste envers la colonie. 11 dénigre sans cesse les hommes et les choses ; il se montre dédaigneux, arrogant ; il s’imagine que son titre de fonctionnaire lui confère une supériorité sur le reste des mortels; il fait cercle fermé' avec ses collègues des bureaux. Dans sa bouche les mots de colons, de créoles, d’indigènes ont un sens méprisant.

Les colons ressentent vivement ces injures, et ils supportent de mauvaise grâce les sarcasmes dont ils sont l’objet. Ils les rendent, d’ailleurs, avec usure. Ils rient des mésaventures dont sont souvent victimes les nouveaux arrivés ; ils ridiculisent leur morgue et leurs prétentions ; ils mettent en doute leurs capacités pratiques ; ils leur reprochent, surtout, d’accaparer les emplois, au détriment des enfants du pays ; ils les traitent d’étrangers, et ne leur épargnent pas les accusations de concussion.

Que de fois, dans nos voyages aux Antilles françaises et espagnoles, n’avons-nous pas reçu les confidences réciproques des fonctionnaires et des colons. — « On nous jalouse, on veut nos places, on nous traite d’étrangers, » disaient les premiers. — « On nous traite en suspects, on ne nous laisse accès qu’aux bas emplois, » répliquaient les autres. Et leurs plaintes étaient également fondées.

Le plus fâcheux de l’affaire est que la métropole, assaillie de perpétuelles récriminations, et d’ailleurs mal renseignée par des agents intéressés, prend ombrage et se croit obligée de recourir à des mesures de méfiance qui lui aliènent de plus en plus le cœur des habitants. On devine la conséquence. Les récents événements dont l’île de Cuba a été le théâtre nous la font toucher du doigt.

Les fonctionnaires français qui vinrent au Canada ne dépouillèrent point les préjugés de leur caste. A part un certain nombre d’entre eux qui se fixèrent dans le pays et y firent souche, ou qui doués, comme l’intendant Talon, d’une haute portée politique, s’enthousiasmèrent pour le vaste empire que la Providence semblait offrir à la France, ils souffrirent généralement de la vie dure qu’on menait sur les bords du Saint-Laurent et de la rigueur du climat.

Quelques-uns, comme le baron de la Hontan, calomnièrent grossièrement les colons.

A l’époque des luttes suprêmes, sous Montcalm, l’antagonisme entre les troupes régulières et les milices canadiennes en é*ait venu au point d’inspirer des inquiétudes ; et les dissentiments malheureux qui surgirent entre le général en chef et le gouverneur, un Canadien de naissance, eurent un douloureux retentissement dans tous les foyers de la colonie.

Qui pourrait dire à quelles catastrophes ces divisions, prolongées pendant de longues années, n’eussent point abouti ? Nous serions tentés de croire que la conquête, en brisant prématurément les liens politiques qui

rattachaient à la France sa tille du Canada, ne fit que consolider leur mutuelle affection.

Plusieurs penseront, peut-être, que l’antipathie qu’éprouvaient les colons contre les fonctionnaires français ne se serait jamais manifestée contre les prêtres venus d’Europe. La piété si connue de notre peuple leur semble en être un sûr garant.

Nous ne partageons point leur optimisme. De nombreux exemples, que nous avons eus sous les yeux, nous prouvent que les paroisses les plus pieuses ne sont pas toujours sans reproche dans leurs rapports avec leurs curés. La chicane est un vieil héritage de Normandie auquel nous sommes demeurés fort attachés.

Le peuple, d’ailleurs, est simpliste et a horreur des distinctions ; ce qui veut dire, en bon français, qu’il n’a pas l’usage du monde nécessaire pour déguiser ses sentiments. Il aime fortement et hait de même. On s’en aperçoit aisément dans certaines paroisses mixtes.

L’histoire des révolutions coloniales espagnoles peut nous servir de leçon. Chacun sait que le peuple espagnol est fort attaché à sa foi. Malheureusement pour les colonies, leur clergé, faute de séminaires, se recrutait presque exclusivement en Espagne. Or, qu’arriva-t-il lorsque l’insurrection triompha ? 11 arriva que les débris des armées vaincues, les fonctionnaires et le clergé, sans excepter les évêques, durent s’embarquer pour l’Espagne. Ce fut un désastre pour ces jeunes républiques qui, privées d’un coup de leurs classes dirigeantes, sont tombées dans une décadence qui semble irrémédiable.

Tels sont les dangers que court un pays, lorsqu’il n’est pas pourvu d’un clergé national.

En se plaçant à un autre point de vue, ne peut-on point dire encore que le prêtre, s’il veut posséder dans sa plénitude l’influence nécessaire à l’accomplissement intégral de sa mission, doit être un véritable enfant du peuple ? Il doit vivre de sa vie, parler sa langue, partager ses sentiments. Ce qu’on appelle l’instinct des masses n’est point un vain mot. Or cet instinct, la science ne le supplée pas, ni même la sainteté. Le fond de l’âme populaire nous échappe trop souvent derrière un voile de défiance ou de timidité. Pour rompre la glace, pour lancer le trait qui va droit au cœur, il faut, au prêtre étranger, bien du tact et d’autres qualités rares.

Nous savons que dans certains pays, sous des deux plus cléments que les nôtres, il se trouve des catholiques à qui cela n’est point indifférent.

« Nous souffrons, disent-ils, notre cœur ne peut s’épancher ; car nos piètres, hommes d ailleurs sans reproche, ne nous comprennent point. »

Tels sont les dangers et les besoins que Mgr de Laval a pressentis et auxquels il a pourvu par la création d’un clergé national.

« Mais, nous dira-t-on, cette idée de fonder un séminaire dans la colonie, est-ce bien une idée neuve, appartenant en propre au saint évêque ? »

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