‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 72 sur 225 · CHAPITRE XIII. — MGR DE MONTMORENCY-LAVAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. — MGR DE MONTMORENCY-LAVAL

— Assurément, répondrons-nous. Et, la preuve, c’est qu’aujourd’hui même, après une expérience deux fois séculaire, les diverses colonies françaises, ou d’origine française, qui se trouvent dans des circonstances analogues à celles de la Nouvelle-France, demeurent encore dépourvues d’un clergé national. Ces colonies sont assez nombreuses : la Nouvelle-Calédonie, Maurice, la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe, Haïti, la Louisiane, etc., etc. Elles forment autant de diocèses parfaitement organisés, et comptent plus de quatre cents prêtres. Presque tous ces prêtres viennent de France. Ils ont été instruits dans des séminaires dit coloniaux, mais en France1. »

Nous ne parlons point ici des pays de missions dont les prêtres sont également français, l’analogie n’existant plus.

L’initiative de Mgr de Laval fut donc entièrement personnelle, et le mérite en revient à lui seul.

Mais là, surtout, où éclate la profondeur de vues du premier évêque de Québec, c’est dans le rôle capital que joua son clergé dans l’effroyable crise de la conquête où faillit sombrer notre race.

On ne doit se lasser jamais de le proclamer ; si le petit peuple canadien n’a pas péri dans la tourmente, c’est, après Dieu, à son clergé national qu’il le doit.

Il est de mode, aujourd’hui, de vanter à tout propos la tolérance de l’Angleterre. Certes, lorsque nous voyons ce qui se passe en France, nous ne sommes pas tenté de marchander les éloges du gouvernement britannique. Encore faudrait-il, cependant, ne point oublier que cette tolérance est d’une date assez récente, et que, avant que nous en jouissions, nos pères ont souffert pour l’obtenir.

Gardons-nous de faire fi des leçons du passé : la lutte est la loi de l’existence ; demain, peut-être, aurons-nous besoin de retremper nos courages dans les exemples de nos aïeux.

Nous venons de lire, avec le plus vif intérêt, L’histoire de la Liberté religieuse au Canada, de Pagnuelo, et l’impression que nous a laissée cette lecture est celle d’un Immense étonnement.

Comment pûmes-nous échapper à la ruine ? Dieu seul le dira. C’est un coup de sa Providence. Il nous a pris par la main, pour nous conduire, comme jadis les Hébreux, à travers les flots. Mais notre Moïse à nous fut le clergé.

Les droits que nous garantissaient les traités n’étaient point si clairs qu’on le pense. Et puis, que peut le droit contre la force déterminée à tout détruire ?

1. Ces lignes, écrites il y a vingt-cinq ans, nous semblent aujourd'hui prophétiques (1926), et justifieraient, s’il en était besoin, l’Encyclique de Pie XI sur les missions et les clergés indigènes.

Or, les documents abondent de cette détermination. Et elle se prolongea cinquante ans. Est-ce que Goldfrap, secrétaire du gouverneur Murray, n’écrivit pas aux curés que si eux et leurs peuples refusaient de signer une formule de fidélité et d’apostasie ils seraient expulsés du pays 1 ?

On ne répondit pas à la menace, et le gouvernement prit peur.

Est-ce que M. Montgolfier, évêque nommé par le Chapitre, devant le déplaisir du gouverneur, ne dut pas démissionner ? Est-ce que pendant six ans, 1760-1766, le siège de Québec ne demeura pas vacant ? Et lorsque, enfin, on toléra que Mgr Briand fût sacré, le reconnut-on jamais officiellement comme évêque ?

Est-ce que des ordonnances émanées du Colonial Office, dans le but d’abolir notre foi, notre race et nos lois, ne furent pas reçues par Murray ? Et si ce sage gouverneur ne les mit point à exécution, à qui le devonsnous, sinon à sa prudence et à nous-mêmes ?

A-t-on oublié la fameuse consultation d’une université anglaise au gouvernement, sur le meilleur moyeu de nous détruire, monument d’opprobre éternel :

— ■ Ne parler jamais contre le papisme en public, mais le miner sourdement... Se défier des Jésuites et des Sulpiciens... Fomenter la division entre l’évêque et les prêtres ; exclure les Européens de l’épiscopat... Faire grand cas des prêtres qui ne feront aucune instruction au peuple, les entraîner au plaisir et les dégoûter d’entendre les confessions... excuser leur intempérance, les porter à violer le célibat, tourner les prédicateurs en ridicule ?

En vérité, si ces atroces mesures ne furent jamais appliquées, remercions-en notre peuple qui, docile à la voix de ses prêtres, garda toujours un front uni et fit peur à ses adversaires.

Puis vint la guerre d’indépendance américaine, avec ses épouvantes et ses revers ; et le gouvernement sentit le besoin de nous ménager. Mais il ne désarma tout à fait que bien tard, au siècle suivant, lorsqu’il fut convaincu de l’inanité de ses efforts.

Et durant ces sourdes luttes, que devenait notre clergé ? Il n’espérait plus qu’en Dieu et qu’en lui-même. Les Jésuites et les Récollets s’éteignirent. Pendant près de quarante ans l’entrée du Canada fut interdite aux prêtres français. Ce ne fut qu’après la Terreur qu’on offrit asile à quelques glorieux proscrits.

Mais les évêques veillaient sur le troupeau. Longtemps avant de disparaître ils pourvoyaient à leur succession, se passant de main en main la houlette, ordonnant des prêtres, et mourant avec la joie de pouvoir dire que « aucun de ceux que leur avait confiés le Père céleste n’avait péri. »

1. Avouons ici notre erreur qui a été l’erreur universelle. M. T. Chapais vient de prouvei que le prétendu serment du Test exigé de nous impliquait, non la î enonciation à (Eglise catholique, mais la renonciation à l’allégeance aux Stuarts détrônés.

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