UN MACHIAVEL SAUVAGE. LE RAT
A l’époque qui nous occupe, c’est-à-dire au dernier quart du XVIIe siècle, un grand homme s’était révélé chez les Hurons. On l’appelait Kondiaronk ou le Rat. Il passait pour le plus brave, le plus éloquent et le plus rusé des Sauvages de son temps. Il était pour nous un allié fidèle ; mais son orgueil et sa susceptibilité le rendaient dangereux.
La colonie avait alors pour gouverneur le marquis de Denonville (1685-1687). C’était un excellent chrétien et un soldat courageux, mais, si nous en croyons ce médisant et calomniateur de Saint-Simon, « une espèce d’imbécile bien incapable d’élever personne. » Mettons qu’il était incapable, mal renseigné et, tout au moins, mal chanceux.
Il échoua dans toutes ses entreprises ; envahit le pays des Iroquois Tsonnantouans, brûla leurs villages et leurs moissons, sans parvenir à les réduire, si bien que, de guerre lasse, il entama avec eux des négociations pour la paix. Les Iroquois, plus éprouvés que les Français, y consentirent volontiers, et l’on convint qu’ils enverraient à Montréal des ambassadeurs pour la rédaction définitive du traité.
Or, il paraît que, dans une affaire de cette importance, le Gouverneur oublia ou négligea de prendre l’avis de nos Alliés sauvages, si bien que ceux-ci n’apprirent la nouvelle que par la rumeur publique.
Il est aisé d’imaginer leur état d’âme en cette circonstance. On n’a qu’à se rappeler l’impression que fit en France la trahison des Bolchévistes lorsque, pendant la GRANDE GUERRE, ils capitulèrent devant les Allemands sans prendre la peine de nous consulter ni même de nous avertir.
Kondiaronk, pour sa part, fut outré de colère et jura qu’il tuerait cette paix malencontreuse. Voici comment il s’y prit.
Il alla se cacher en embuscade, avec une centaine de guerriers, dans V Anse à la Famine, sur la rive sud du lac Ontario, non loin de la ville actuelle d’Oswégo, où se trouvaient réunis les ambassadeurs iroquois qui s’équipaient pour le voyage de Montréal.
A peine ceux-ci ont-ils pris le large qu’il fond sur eux, en tue une partie et fait les autres prisonniers.
Surpris par une telle attaque en plein armistice, les Iroquois crient à la trahison. Leur chef Harskouan, la Grande Gueule, proteste : « Qu’avez-vous fait ? Violer les droits sacrés des ambassadeurs ? Ignorez-vous que nous sommes délégués par notre nation auprès d’Ononthio ? » C’est ainsi que les Sauvages appelaient le Gouverneur.
A ces mots, Kondiaronk feint la surprise. Puis il manifeste un violent désespoir. « Frères, pardonnez-moi ! s’écrie-t-il. Je croyais que nous étions encore en guerre. Personne ne m’a averti de ce qui s’était passé. C’est une félonie dont je me vengerai. »
Il relâche alors ses prisonniers, sauf un qu’il emmène avec lui, et s’en va en grande hâte dans la direction de l’Ouest.
Parvenu au fort de Michillimakinac où commandait M. de La Duren-
taye, il remet entre les mains de ce dernier son captif Iroquois qu il prétend avoir capturé en flagrant délit d’espionnage. A cette nouvelle, les Alliés sauvages campés autour du fort veulent livrer linfoituné au bûcher, mais les Français, pris de pitié, le passent par les armes.
C’est ce que voulait le perfide Huron. Par ses soins la nouvelle est portée aux Iroquois. Les cinq Cantons se soulèvent. On crie à la trahison, on jure de se venger. La paix est bien tuée.
On sait le reste, comment, dans la nuit du 5 août 1689, quatorze cents Iroquois, profitant d’un orage, traversèrent le lac St-Louis, abordèrent
près du village de Lachine, et mirent tout à feu et à sang jusqu’au pied
des remparts de Montréal. La colonie se vit à deux doigts de sa perte.
L’infortuné Gouverneur fut rappelé en France, et il fallut le génie militaire de son successeur, M. de Frontenac, pour rétablir les affaires. Ce grand homme, d’ailleurs, mourut à la tâche.
La guerre avec les Iroquois se prolongea jusqu’en 1699. Ce ne fut- que
deux ans plus tard que la paix définitive se signa (1701).
Quant à Kondiaronk, sa vengeance accomplie, il revint à l’amitié française et combattit vaillamment à nos côtés jusqu’à la fin.
Si nous en croyons l’historien Charlevoix, Frontenac l’appréciait grandement. Il l’invitait fréquemment à sa table, et se plaisait à l’agacer pour exciter sa verve et jouir de ses piquantes reparties.
La grande paix que signèrent, outre les Français et les Iroquois, tous nos sauvages Alliés dura jusqu’à la conquête de la colonie et nous procura cinquante années de prospérité (juillet 1701). Treize cents députés de toutes les tribus de l’Amérique du Nord se trouvaient réunis sous les murs de Montréal. Parmi eux, et les dominant tous de son génie, trônait Kondiaronk. Il était devenu chrétien. Il tomba malade en pleine assemblée et mourut dans la nuit. On lui fit de magnifiques funérailles ; on l’enterra dans l’église paroissiale, et sur sa tombe on écrivit ces simples mots :
Ci-gît le Rat, chef Huron.