‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 76 sur 225 · CHAPITRE XV. — MADELEINE DE VERCHÈRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV. — MADELEINE DE VERCHÈRES

falaises rocheuses et aux tranchées croulantes entre lesquelles, depuis les Trois-Rivières jusqu’au Golfe, le fleuve s’est creusé un chemin. Elles dépassent à peine le niveau de l’eau et s’étendent en vastes prairies verdoyantes, mais malheureusement déboisées. 11 n’en fut pas toujours ainsi, et la forêt vierge couvrait jadis tout le pays.

Mais l’habitant canadien a hérité de l’horreur qu’inspiraient à ses ancêtres les grands bois, refuge de ses deux mortels ennemis, les Iroquois et les moustiques. Il bâtit sa maison sur le bord du chemin et se plaît au spectacle des champs nus et des horizons monotones. D’après lui, le pittoresque qui charme l’artiste ne vaut rien pour le laboureur.

C’est dans cette fertile vallée que s’étend à quelques vingt milles en aval de Montréal, la prospère paroisse de Verchères, qui fut jadis une seigneurie et qui donne encore son nom à un comté.

L’institution des seigneuries au Canada fut longtemps l’objet d’attaques violentes de la part d’historiens à la science courte qu’épouvantaient les servitudes du Moyen Age et qu’enchantaient les libertés modernes. On s’accorde généralement aujourd’hui pour reconnaître que le système seigneurial fut bienfaisant.

Lorsque le roi de France faisait don, à un personnage considérable et méritant, d’une seigneurie de quelques lieues de front sur le fleuve et d’autant en profondeur dans la forêt sauvage, ce n’était point une faveur arbitraire qu’il accordait et nuisible à la communauté, car ce cadeau comportait de lourdes obligations.

Le nouveau seigneur s’engageait, en effet, à établir sur ses terres un nombre déterminé de colons qu’il ferait venir de France ou qu’il choisirait parmi les soldats licenciés. La concession d’une terre de colon, cent arpents; se faisait à des conditions extrêmement avantageuses pour ce dernier, redevances légères, four banal, etc. etc.., Bref, le seigneur ne pouvait compter sur des profits sérieux que par l’effet d’une colonisation intense et par le rapide peuplement du pays.

Le roi, d’ailleurs, se réservait le droit de retour à la Couronne et de confiscation des seigneuries inexploitées, droit dont il usa maintes fois.

Lors de la conquête, le gouvernement britannique dédaigna des vieilles coutumes, crut faire acte de libéralisme en concédant des milliers d’acres en franc et commun soccage, c’est-à-dire en pleine propriété, sans obligations quelconques. Le plus clair résultat du nouveau régime fut de paralyser la colonisation pendant un demi-siècle, et de forcer les pauvres cultivateurs à passer sous les fourches caudines de certains spéculateurs, lesquels s’enrichirent sans mettre les pieds au Canada.

Quoi qu’il en soit, la plupart de nos seigneurs étaient loin de nager dans l’opulence. C’étaient, d’ordinaire, les cadets de famille, lieutenants ou capitaines retraités avec une pension de cent cinquante à deux cents écus. On se demande comment ils parvenaient à bâtir leur maison et à

défricher les terres qu’ils se réservaient. Aussi bien la plupart d’entre eux en étaient-ils réduits à travailler de leurs propres mains comme les moindres de leurs fermiers. Nous possédons des lettres des Intendants au Roi implorant sa générosité en faveur de certains gentilhommes réduits ainsi à la misère. Hâtons-nous d’ajouter que ces infortunés portaient leur malheur de la façon la plus noble.

François Jarret de Verchères, gentilhomme dauphinois, enseigne d'une Compagnie au régiment de Carignan, débarqua à Québec en 1665. Après plusieurs années de loyaux services, il fut mis à la retraite avec le grade de lieutenant, une pension de cent cinquante écus, et la concession d’une seigneurie qui prit son nom. Il se maria dans le pays et devint père de douze enfants.

A l’instar de ses camarades, ce brave militaire mena une vie très dure, travaillant avec ses censitaires, presque tous vieux soldats comme lui.

Son manoir seigneurial se composait d’une maison longue et basse, entourée d’une solide palissade de pieux, assez étendue pour contenir la chapelle paroissiale et des communs où se réfugiaient, en cas d’alarme, les colons et leurs bestiaux. La palissade était flanquée de bastions et d’une redoute garnie de pierriers, d’ou la sentinelle surveillait l’horizon.

Tout autour du manoir, sur le front de leurs terres, les habitants dressaient leurs cabanes, à portée du fort, défrichant en grande hâte pour semer du grain et éloigner les périls de la forêt.

C’est là que naquit, en 1678, notre héroïne, Madeleine de Verchères, mieux connue, selon la coutume de l’époque, sous le nom de Madelon.

Elle grandit comme ses frères et ses soeurs dans les rudes travaux de la campagne, gardant les bêtes, lavant le linge, cousant et tricotant, mettant, peut-être, la main à la charrue, devenant en un mot, une fille forte et saine, sans rien perdre de la finesse aristocratique de sa race.

Le père trouvait moyen, au milieu de ses occupations, de procurer à ses nombreux enfants les éléments d’éducation et d’instruction convenables à leur rang. On n’avait point de maîtres d’écoles dans nos campagnes ; et, 1 on s’étonne, en lisant les lettres et les écrits des anciens canadiens, de constater avec quelle perfection ils conservaient leur distinction native.

La colonie passait alors par une crise qui la mit à deux doigts de sa perte.

En guerre avec les Anglais et les Iroquois, administrée par deux chefs inférieurs à leur tâche, MM. de la Barre et Denonville (1683-1689), manquant de ressources, ce fut miracle qu’elle ne succomba point. Le 5 août 1689, 1400 Iroquois abordèrent, la nuit, au village de Lachine et

Madeleine de Verchères d’après Hébert.

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