‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 77 sur 225 · CHAPITRE XV. — MADELEINE DE VERCHÈRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV. — MADELEINE DE VERCHÈRES

mirent tout à feu et à sang, jusqu’à la banlieue de Montréal. Deux cents personnes périrent dans la tourmente.

L’arrivée du vieux marquis de Frontenac, appelé pour une seconde fois à la rescousse, sauva la situation.

Elles sont bien rares les familles canadiennes qui, dans ces jours calamiteux, n’eurent pas à déplorer la perte de quelques-uns de leurs membres.

Monsieur de Verchères fut, pour sa part, cruellement éprouvé. Il perdit en quatre ans, 1687-1691, deux de ses gendres et un fils âgé de seize ans, tombés bravement face à l’ennemi.

Qu’on s’imagine le deuil profond de ces foyers chrétiens et vaillants, mais deuil fécond en vertus héroïques.

Chaque soir, au coin du feu, les enfants groupés autour des hommes, écoutaient passionément les nouvelles du jour et les récits d’escarmouches. Leurs cœurs s’enflammaient du désir de venger leurs frères.

Rien n’agit plus fortement sur une imagination puérile que les histoires des Peaux Rouges.

Nous nous souvenons avoir lu dans notre prime jeunesse un roman fameux : « Le dernier des Mohicans. »

Nous dévorions ces pages cachées entre les feuillets de notre dictionnaire latin, à l’ébahissement des surveillants qui ne nous connaissaient pas tant d’ardeur pour l’étude. Le jeune Uncas nous ravissait, le Grand Serpent nous imposait, le traître Huron nous indignait. Une nuit nous réveillâmes par nos cris le dortoir endormi. C’était le couteau de l’Indien dont nous sentions la pointe entre nos côtes. Notre vocation américaine vient de là.

Madelon de Verchères avait quatorze ans lorsqu’eut lieu l’événement dramatique qui devait l’immortaliser. Malgré son âge, elle était robuste et courageuse ; elle avait déjà commencé l’apprentissage du commandement.

Nous nous garderons bien de romancer son histoire, comme on fait parfois. Dans de pareils cas, la réalité l’emporte sur la fiction, et l’auréole dont elle nimbe les fronts héroïques est d’autant plus belle qu’elle ne doit rien à l’imagination.

Observons seulement que nous possédons de cette affaire trois narrations authentiques : la première, fort exacte d’ailleurs, publiée par Bacqueville de la Potherie, contrôleur de la Marine ; la seconde, due à la plume de Madeleine de Verchères, contenue dans sa lettre à Madame de Pontchartrain, femme du ministre, malheureusement trop brève ; la troisième, enfin, écrite de la même main dans les circonstances suivantes.

Lorsqu’en 1726, le marquis de Beauharnois prit la succession de M. de Vaudreuil, il voulut voir la noble femme dont il avait entendu parler à Versailles, et il la pria de lui écrire une relation détaillée de l’action. Or cette relation, dont l’original se trouve aux archives de Paris, collée-

tion Moreau St-Méry, demeura longtemps inédite. Certains érudits en possédaient bien des copies manuscrites. Mais ce n’est qu’en 1899 que M. E. Richard en publia le texte complet dans le « Supplément au Rapport du Dr. Brymner, des Archives canadiennes. » Nous avons donc le plaisir de la reproduire intégralement :

Relation des faits héroïques de Mademoiselle Marie-Madeleine de Verchères, âgée de 14 ans, contre les Iroquois, en l’année 1696, le 22 octobre,

à 8 heures du matin.

J’étais à cinq arpents du fort de Verchères, appartenant au sieur de Verchères, mon père, qui était alors à Kébek, par ordre de M. le chevalier de Callières, gouverneur de Montréal, et ma mère était à Montréal. J’entendis tirer plusieurs coups de fusil sans savoir sur quoi l’on tirait. Bientôt j’aperçus que les Iroquois faisaient feu sur nos habitants, qui étaient éloignés du fort d’environ une demi-lieue. Un de nos domestiques me cria : « Sauvez-vous, Mademoiselle ! Sauvez-vous ! Voilà les Iroquois qui viennent fondre sur nous. »

A l’instant je me détournai et j’aperçus quarante-cinq Iroquois qui accouraient vers moi, n’en étant éloignée que d’une portée de pistolet. Résolue de mourir plutôt que de tomber entre leurs mains, je cherchai à trouver mon salut dans la fuite. Je courus vers le fort en me recommandant à la Sainte Vierge, en lui disant du fond de mon cœur : « Vierge Sainte, Mère de mon Dieu, vous savez que je vous ai toujours honorée et aimée comme ma chère Mère, ne m’abandonnez pas dans le danger où je me trouve. J’aime mille fois mieux périr que de tomber entre les mains d’une nation qui ne vous connaît pas. »

Cependant ceux qui me poursuivaient se voyant trop éloignés de moi pour me prendre en vie auparavant que je pusse entrer dans le fort, et se sentant assez proche pour me tuer à coups de fusil, s’arrêtèrent pour faire leur décharge sur moi. Je l’essuyai pendant longtemps, ou du moins il m’ennuya fort. Les balles de quarante-cinq fusils qui me sifflaient aux oreilles me faisant paraître le temps bien long et l’éloignement du fort bien considérable, quoique j’en fusse bien proche. Etant à portée de me faire entendre, je criai : Aux armes ! Aux armes !

Espérant que quelqu’un sortirait pour venir me secourir, mais en vain ; il n’y avait dans le fort que deux soldats, qui, saisis de frayeur, s’étaient retirés dans la redoute pour se cacher. Enfin, arrivée à la porte, je trouvai deux femmes qui pleuraient leurs maris qui venaient d’être tués. Je les fis entrer malgré elles dans le fort, dont je fermai moi-même les poites. Alors je pensai à me mettre, moi et le petit nombre de personnes qui m accompagnaient à couvert des insultes des barbares. Je fis la visite du fort ; je trouvai plusieurs pieux tombés qui faisaient des brèches par

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