CHAPITRE XV. — MADELEINE DE VERCHÈRES
où il était facile aux ennemis d’entrer. Je donnai mes ordres pour les faire relever ; et, sans avoir égard à mon sexe, ni à la faiblesse de mon âge, je prenais un pieu par un bout en encourageant les personnes qui étaient avec moi à le relever. J’éprouvai que quand Dieu donne des forces il n’y a rien d’impossible.
Les brèches du fort réparées, je m’en allai à la redoute qui servait de corps de garde où étaient les munitions de guerre. J’y trouvai les deux soldats, l’un couché et l’autre qui tenait une mèche allumée ; je demandai à celui-ci :
« Que voulez-vous faire de cette mèche ? »
« C’est pour mettre le feu aux poudres, » me répondit-il, « et pour nous faire sauter. »
« Vous êtes un malheureux, » lui repartis-je ! « Retirez-vous ! je vous le commande ! »
Je lui parlai d’un ton si ferme et si assuré qu’il m’obéit. Sur-le-champ je jetai ma coiffe, j’arborai un chapeau, et, prenant un fusil, je dis à mes deux jeunes frères :
« Battons-nous jusqu’à la mort, combattons pour notre patrie et pour notre religion. Souvenez-vous des leçons que mon père vous a si souvent données, que des gentilshommes ne sont nés que pour verser leur sang pour le service de Dieu et du Roi. »
Mes frères et les soldats, animés par mes paroles, firent un feu continuel sur l’ennemi. Je fis tirer du canon, non seulement pour effrayer les Iroquois en leur faisant voir que nous étions en état de bien nous défendre, ayant du canon, mais encore pour avertir nos soldats qui étaient à la chasse de se sauver dans quelqu’autre fort.
Mais que n’a-t-on pas à souffrir dans ces extrémités ? Malgré le bruit de notre artillerie, j’entendis les cris lamentables des femmes et des enfants qui venaient de perdre leurs maris, leurs frères et leurs pères. Je crus qu’il était de la prudence, pendant que l’on faisait feu sur l’ennemi, de représenter à ces femmes désolées et à ces enfants le danger auquel nous exposaient leurs hurlements qui ne pouvaient pas manquer d’être entendus par l’ennemi, malgré le bruit des fusils et des canons. Je leur ordonnai de se taire, afin de ne pas donner lieu de croire que nous étions sans ressource et sans espérance.
Pendant que je leur parlais de la sorte, j’aperçus un canot sur la rivière vis-à-vis du fort, c’était le sieur Pierre Fontaine avec sa famille qui venait débarquer dans l’endroit où je venais d’être manquée par les Iroquois qui y paraissaient encore à droite et à gauche. Cette famille allait être défaite si en ne lui eût donné un prompt secours.
Je demandai aux deux soldats s’ils voulaient aller lui favoriser le débarquement qui était à cinq arpents du fort. Leur silence me faisait connaître leur peu de résolution. Je demandai à Laviolette notre domes-