‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 79 sur 225 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

tique, de faire sentinelle à la porte du fort, et de la tenii ouveite pendant que j’irais moi-même au bord de la rivière, le fusil à la main et le chapeau sur la tête. J’ordonnai en partant, que, si nous étions tués, l’on fermât la porte du fort et que l’on continuerait toujours à se bien défendre.

Je partis dans la pensée que Dieu m’avait inspirée, que les ennemis qui étaient en présence croiraient que c’était une feinte que je faisais pour les engager de venir au fort, d’où l’on ferait une vive soitie sur eux.

Ils le crurent effectivement, et ainsi j’eus lieu de sauver ce pauvre Pierre Fontaine, sa femme et ses enfants1. Etant tous débarqués, je les fis marcher devant moi jusqu’au fort à la vue de l’ennemi. Une contenance si fière fit croire aux Iroquois qu’il y avait plus à craindre pour eux que pour nous.

Ils ne savaient pas qu’il n’y avait dans le fort de Verchères que mes deux jeunes frères âgés de douze ans, notre domestique, deux soldats et un vieillard âgé de quatre-vingts ans, avec quelques femmes et quelques enfants.

Fortifiée de la nouvelle recrue que me donna le canot de Pierre Fontaine, je commandai que l’on continuât à faire feu sur l’ennemi. Cependant le soleil se couche : un nord-est impétueux qui fut bientôt accompagné de neige et de grêie, nous annonce la nuit la plus affreuse qui se puisse imaginer. Les ennemis, toujours en présence, bien loin de se rebuter d’un temps si fâcheux, me firent juger par leurs mouvements qu’ils voulaient escalader le fort à la faveur des ténèbres.

J’assemblai toutes mes troupes c’est-à-dire six personnes, auxquelles je parlai ainsi :

« Dieu nous a sauvés aujourd’hui des mains de nos ennemis : mais il faut prendre garde de ne pas tomber, cette nuit, dans leurs filets. Pour moi, je veux vous faire voir que je n’ai point peur. Je prends le fort pour mon partage avec un homme âgé de quatre-vingts ans et un soldat qui n’a jamais tiré un coup de fusil. Et vous, Pierre Fontaine, La Bonté et Galhet (nom des deux soldats), vous irez à la redoute avec les femmes et les enfants comme étant l’endroit le plus fort. Si je suis prise, ne vous rendez jamais, quand même je serais brûlée et hachée en pièces à vos yeux. Vous ne devez rien craindre dans cette redoute pour peu que vous combattiez. »

A l’instant je place mes deux jeunes frères sur deux bastions, ce jeune homme de quatre-vingts ans sur le troisième, et moi je pris le quatrième.

Chacun fit bien son personnage. Malgré le sifflement du nord-est, qui est un vent terrible en Canada, dans cette saison, malgré la neige et la grêle, l’on entendait à tout moment :

1. Parents de Madeleine. Madame Fontaine était la veuve de son oncle.

Fort de Lachine en 1689.

Le fort de Verchères, plus petit, devait être semblablement disposé.

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