CHAPITRE XV. — MADELEINE DE VERCHÈRES
« Bon quart ! »
On aurait cru, à nous entendre, que le fort était rempli d’hommes de guerre. Aussi les Iroquois, gens d’ailleurs si rusés et si belliqueux, y furent-ils trompés comme ils l’avouèrent dans la suite à M. de Callières, à qui ils déclarèrent qu’ils avaient tenu conseil pour prendre le fort pendant la nuit, mais que la garde que l’on y faisait sans relâche les avait empêchés d’exécuter leurs desseins, surtout ayant déjà perdu du monde par le feu que mes deux jeunes frères et moi avions fait sur eux le jour précédent.
Environ une heure après minuit, la sentinelle du bastion de la porte cria :
« Mademoiselle ! j’entends quelque chose ! »
Je marche vers lui pour découvrir ce que c’était, j’aperçus, à travers les ténèbres et à la faveur de la neige quelques bêtes à cornes, triste reste de nos ennemis.
« A Dieu ne plaise ! » repartis-je. « Vous ne connaissez pas encore tous les artifices des Sauvages ; ils marchent sans doute par derrière ces bestiaux couverts de peaux de bêtes pour entrer dans le fort, si nous sommes assez indiscrets pour en ouvrir la porte. »
Je craignais tout d’un ennemi aussi fin et aussi rusé que l’Iroquois. Cependant, après avoir pris toutes les mesures que demande la prudence dans ces circonstances, je jugeai qu’il n’y avait point de risques à ouvrir la porte. Je fis venir mes deux frères avec leurs fusils bandés en cas de surprise, et ainsi nous fîmes entrer ces bestiaux dans le fort.
Enfin le jour parut, et le soleil, en dissipant les ténèbres de la nuit, sembla dissiper notre chagrin et nos inquiétudes. Je parus au milieu de mes soldats avec un visage gai en leur disant :
« Puisqu’avec le secours du ciel nous avons bien passé cette nuit, tout affreuse qu’elle a été, nous en pourrons bien passer d’autres, en continuant notre bonne garde, en faisant tirer le canon d’heure en heure, pour avoir du secours de Montréal, qui n’est éloigné que de huit lieues. »
Je m’aperçus que mon discours avait fait impression sur les esprits. Il n’y eut que Marguerite Antiome, femme du sieur Pierre Fontaine, qui, extrêmement peureuse, comme il est naturel à toutes les femmes parisiennes de nation, demanda à son mari de la conduire dans un autre fort, lui représentant que si elle avait été assez heureuse pour échapper la première nuit à la fureur des Sauvages, elle ne devait pas s’attendre au même bonheur la nuit suivante, que le fort de Verchères ne valait rien, qu’il n’y avait point d’hommes pour le garder, et qu’y demeurer c’était s’exposer à un esclavage perpétuel ou de mourir à petit feu. Le pauvre mari, voyant que sa femme persistait dans sa demande, et qu’elle voulait se retirer au fort de Contrecœur, éloigné de trois heures de celui de Verchères, lui dit :
« Je vais vous armer un canot d’une bonne voile avec vos deux enfants
qui savent bien canoter. Pour moi je n’abandonnerai jamais le fort de Verchères, tandis que Mademoiselle Magdelon, (c’est ainsi que l’on m’appelait dans mon enfance), y restera. »
Je lui fis comprendre d’un ton ferme que je n’abandonnerais jamais le fort, que j’aimerais mieux périr que de le livrer aux ennemis, qu’il était d'une conséquence infinie que les Sauvages n’entrassent pas dans aucun fort français, qu’ils jugeraient des autres par celui-ci, s’ils s’en emparaient, et qu’une pareille connaissance ne pourrait servir qu’à augmenter leur fierté et leur courage.
Je puis dire avec vérité que je fus deux fois vingt-quatre heures sans dormir ni manger. Je n’entrai pas une seule fois dans la maison de mon père, je me tenais sur le bastion, où j’allais voir de quelle manière on se comportait dans la redoute. Je paraissais toujours avec un air riant et gai : j’encourageais ma petite troupe par l’espérance que je leur donnais d’un prompt secours.
Le huitième jour (car nous fûmes huit jours dans de continuelles alarmes, toujours à la vue de nos ennemis et exposés à leur fureur et à leur barbarie), le huitième jour, dis-je, M. de la Monnerie, lieutenant détaché de M. de Callières, arriva la nuit avec quarante hommes. Ne sachant pas si le fort était pris, il faisait son approche en grand silence. Une de nos sentinelles, entendant quelque bruit, cria : « Qui vive ! »
J’étais pour lors assoupie la tête sur une table, mon fusil de travers dans mes bras.
La sentinelle me dit qu’il entendait parler sur l’eau.
Sans perdre de temps je montai sur le bastion peur reconnaître à la voix si c’étaient des Sauvages ou des Français. Je leur demandai :
« Qui êtes-vous ? »
Ils me répondirent :
« Français ! C’est La Monnerie qui vient vous donner du secours. »
Je fis ouvrir la porte du fort, j’y plaçai une sentinelle, et je m’en allai au bord de l’eau pour les recevoir.
Aussitôt que je l’aperçus, je le saluai par ces paroles :
— « Monsieur, soyez le bienvenu ; je vous rends les armes. »
— « Mademoiselle, » répondit-il d’un air galant, « elles sont en bonnes mains. »
— « Meilleures que vous ne croyez, » lui répondis-je.
11 visita le fort, il le trouva en très bon état, une sentinelle sur chaque bastion. Je lui dis :
« Monsieur, faites relever mes sentinelles, afin qu’elles puissent prendre un peu de repos, il y a huit jours que nous ne sommes pas descendus de nos bastions. »
J oubliais une circonstance qui pourra faire juger de mon assurance et de ma tranquillité : le jour de la grande bataille, les Iroquois qui envi-