CHAPITRE XV. — MADELEINE DE VERCHÈRES
ronnaient le fort, faisant brûler les maisons de nos habitants, saccageant et tuant leurs bestiaux, à notre vue, je me ressouvins, à une heure de soleil, que j’avais trois poches de linge avec quelques couvertures hors du fort. Je demandai à mes Soldats si quelqu’un voulait venir avec moi, le fusil à la main, chercher mon linge. Leur silence, accompagné d’un air sombre et morne, me faisant juger de leur peu de courage, je m’adressai à mes jeunes frères en leur disant : « Prenez vos fusils et venez avec moi ! Pour vous, » dis-je aux autres, « continuez à tirer sur les ennemis, pendant que je m’en vais chercher mon linge. »
Je fis deux voyages à la vue des ennemis dans le lieu même où ils m’avaient manquée quelques heures auparavant. Ma démarche leur parut, sans doute, suspecte, car ils n’osèrent venir pour me prendre ni même tirer pour m’ôter la vie. J’éprouvai que quand Dieu gouverne les choses, l’on ne peut que bien réussir. »
L’épilogue de cette aventure fut des plus heureux. Les Iroquois, à l’arrivée des soldats, se hâtèrent de déguerpir, emmenant avec eux leurs prisonniers, quatre soldats et une vingtaine d’habitants. Mais les Français furieux ne les laissèrent point s’échapper. Ils les rejoignirent, les taillèrent en pièces, et sauvèrent ainsi de la mort les captifs.
Madeleine de Verchères ne fut point oubliée par la Cour de Versailles, comme on l’a cru longtemps. Les gouverneurs du Canada lui témoignèrent une grande estime, et la Cour, lorsque, plus tard, elle alla en France plaider un procès au nom de son mari, l’accabla des plus flatteuses attentions. La pension de cent cinquante écus dont jouissait son père fut, à la mort de celui-ci, reversée sur la tête de notre héroïne. Son frère obtint la commission d’enseigne pour laquelle elle avait sollicité.
On sait qu’elle épousa, en 1706, un riche gentilhomme, M. Tarieu de Lanaudière, seigneur de la Pérade. Quant à sa renommée elle n’a fait que grandir avec le temps. MUe de Verchères reste le type modèle du courage féminin parmi nous.
Dès les premières années de ce siècle, le Parlement fédéral d’Ottawa, déférant aux sollicitations de Son Excellence lord Grey, gouverneur général du Canada, a voté une somme de vingt-cinq mille piastres pour l’érection d’un monument commémoratif de la noble conduite de la jeune châtelaine. La statue de Madeleine de Verchères, chef-d’œuvre de P. Hébert, se dresse aujourd’hui fièrement dans sa paroisse natale.
(21 sept. 1913.)