‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 83 sur 225 · FRONTENAC · texte numérisé non relu

FRONTENAC

Mais son chef, le général Winthrop, homme prudent, jugea que l’expé dition ne laissait pas d’être périlleuse, et, s’établissant confortablement dans ses quartiers du lac Georges, il ne franchit jamais la frontière.

L’autre armée, de deux mille hommes, au moins, montra plus d’audace sinon plus de bonheur.

Son chef, l’amiral ou général Phipps, (on ne sait trop comment l’appeler, vu qu’il n’était qu’un marchand,) conduisit sa flotte jusqu’au port de Québec. Il ne doutait pas que, au bruit de ses canons, les murs du fort ne croulassent. De fait, ils ne croulèrent point. Devant tant d’insolence de notre part, il envoya un parlementaire.

Le parlementaire fut accueilli sur la rive assez courtoisement ; mais on attacha solidement sur ses yeux un bandeau. Il crut qu’on lui voulait celer le plan de nos fortifications. De fait, c’était l’absence de fortifications qu’on lui cachait ; car la puissante citadelle qui faisait l’admiration et l’envie des Américains n’était encore qu’un petit bourg. Finalement, et après bien des détours, il fut introduit dans la grande salle du château St-Louis, et on lui permit de contempler un spectacle impressionnant. Le gouverneur était là, avec l’Evêque, l’Etat Major, et une foule d’officiers et de notables, chamarrés comme à la Cour du grand Roi.

Le Yankee perdit d’abord contenance. Mais, avec la suffisance des gens de sa race, il se remit promptement, délivra son message, sommant le gouverneur de rendre la place dans une heure, et tirant sa montre, il s’écria : « Il est dix heures. Il me faut une réponse à onze heures. »

Frontenac, calmant d’un geste souverain l’assemblée indignée, répliqua : « Allez dire à votre général que ce n’est pas ainsi que l’on parle à un homme comme moi, et que je vais lui répondre par la bouche de mes canons. »

A peine le parlementaire eut-il rejoint son bord que les hostilités commencèrent.

Un coup de canon pointé par Sainte-Hélène abattit le pavillon amiral que la marée emporta vivement loin de la flotte. Des Canadiens se jetèrent à l’eau et recueillirent, sous les balles de l’ennemi, le drapeau qui fut triomphalement suspendu aux voûtes de la cathédrale.

Nous possédons, du siège de Québec de 1690, 19 narrations contemporaines, tant anglaises que françaises. Nous avons choisi de reproduire le rapport du comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle France, à cause de l’autorité dont le revêt le grand nom de son auteur, et de l’hommage qu’il rend aux milices canadiennes ; mais nous supplémentons ce rapport trop bref en y ajoutant des détails et des explications puisées aux autres sources.

Le comte de Frontenac se trouvait donc à Montréal, lorsque lui vint une dépêche de Québec lui apprenant qu’une flotte partie de Boston, après avoir pris Port-Royal et Plaisance, cinglait à toutes voiles, à travers le golfe, dans la direction de Québec.

Sans perdre un instant, ce vieillard intrépide se hâta de descendre à Québec, où il arriva le 4 octobre 1690. Les régiments et les milices de Montréal et des Trois-Rivières, avaient reçu l’ordre de le suivre à marches forcées. Les populations entraînées par sa vaillance témoignèrent partout d’une résolution admirable. La ville de Québec fut fortifiée autant qu’il était possible de le faire dans l’espace de quelques journées, et l’on attendit de pied ferme l’apparition de l’ennemi.

Sans nous attarder à narrer le bombardement de la ville par les vaisseaux anglo-américains et leur échec piteux, contentons-nous de ce qui nous regarde, c’est-à-dire du récit des combats livrés sur le territoire de la Canardière. Nous laisserons d’abord la plume au comte de Frontenac.

Extrait de la relation du comte de Frontenac au ministre M. de Seignelay en date du 12 novembre 1690.

« Les ennemis vinrent le dimanche mouiller à Y Arbre Sec, à quatre lieues d’ici, et le lundi (16 octobre), à l’aube du jour, ils doublèrent la pointe de Lévy et parurent à notre vue et dans notre rade au nombre de 34 voiles... sur lesquelles on nous a dit qu’il y avait au moins 3000 hommes.

» Je ne vous particulariserai point ici, Monseigneur, ce qui s’est passé pendant le temps qu’ils nous ont tenus investis, les divers mouvements, et par mer et par terre, où ils avaient débarqué près de 2,000 hommes et du canon, leurs canonnades et les différentes escarmouches qu’il y a eu pendant 3 ou 4 jours, et dans lesquelles ils ont assurément perdu plus de cinq cents hommes morts ou blessés, parce que la relation que j’en ai fait faire vous apprendra tout le détail.

» Je vous dirai seulement que mon principal dessein était de les engager à traverser une petite rivière (St-Charles) qu’il fallait qu’ils traversassent pour aller à la ville... parce que, cette petite rivière ne se traversait qu’à marée basse, je la leur mettais à dos, et sans trop hasarder, je pouvais aller à eux en pleine bataille et les culbuter dedans, sans que jamais ils eussent pu regagner leurs chaloupes qu’il fallait qu’ils laissassent à plus d’une demi-lieue de leur passage, et qu’ils marchassent dans la vase jusqu’au genou pour s’y embarquer. Au lieu que, les faisant attaquer par toutes les troupes dans le lieu où ils s’étaient campés, je leur donnais le même avantage que je voulais conserver, me mettant cette rivière et cette marée à dos, et rendant ma retraite fort difficile. Outre que le chemin pour aller à eux était impraticable pour de grands corps à cause des bois, des rochers et des vases par où il faliait marcher, et propre seulement pour divers petits pelotons, qui escarmouchassent à la manière

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