CHAPITRE XVII. — LE CANADA AU XVIII8 SIÈCLE
C’étaient, en partant de notre rivière, la batterie de la Pointe-à-Roussel, flanquée en deux redans ; la batterie Pâquet, la batterie de la Canardière, le redan de la Morille, le redan Chalifour, le redan de Vienne, le redan du Vieux-Camp avec une batterie, le redan des Tours, le redan des Parents avec une batterie, la redoute de la rivière Beauport, le redan de gauche, le redan Duchesnay, le redan Salaberry, la redoute sous l’église avec deux batteries ; la batterie St-Louis, avec deux redans ; la redoute du Sault, avec deux batteries. « Jamais ouvrages, écrivait le capitaine de Foligné, ne s’élevèrent plus vivement, de sorte que nos généraux avaient la satisfaction de se voir bientôt en état de recevoir l’ennemi dans leur descente. Rien de plus beau que ces retranchements défendus de distance en distance par de bonnes redoutes garnies de plusieurs pièces de canon. »
Comment et par qui seraient gardées ces positions ?
Voici l’ordre de bataille dressé par le chevalier de Lévis : « La brigade de Québec, composée de 3,500 hommes sous les ordres de M. de Saint- Ours, campera à la droite. La brigade des Trois-Rivières, composée de 800 hommes, aux ordres de M. de Bonne, campera aussi à la droite et à la gauche de la brigade de Québec. Les troupes de terre, composées de 2,000 hommes, combattant aux ordres de M. de Sénezergues, brigadier, camperont au centre. Les milices de la ville de Montréal composées de 1,150 hommes, aux ordres de M. Prudhomme, camperont à la gauche des troupes de terre. La brigade de Montréal, composée de 2,300 hommes, aux ordres de M. Herbin, fermera la gauche de la ligne. La réserve sera composée de la cavalerie, des troupes légères et des Sauvages. L’artillerie, aux ordres de M. Le Mercier, et les vivres, camperont aux endroits les plus commodes et qui seront indiqués. Les milices de Québec, composées de 600 hommes, resteront pour servir de garnison à Québec, aux ordres de M. de Ramesay, lieutenant du Roy. »
Résumons : la droite campe à la Canardière sous le commandement supérieur de M. de Vaudreuil ; le centre s’étend de la Canardière à Beauport sous le commandement de Montcalm ; la gauche, de Beauport au Sault, est dirigée par Lévis. Le 31 juin, les trois chefs étaient installés dans leurs quartiers.
Tel fut le plan dressé et exécuté par les chefs de l’armée française. Il était simplement admirable. C’est pourquoi lorsque Wolfe, qui s’était résolu de prendre à son compte le programme de Phipps et d’opérer sa descente à la Canardière, voulut s’approcher de la côte, il constata avec un profond dépit que l’opération était absolument impossible.
On sait comment, en désespoir de cause, il exécuta son débarquement au-dessous du Sault Montmorency, 9 juillet ; comment, le 31 du même mois, ses bataillons débarqués sur la plage à l’ouest du Sault, et ses brigades accourues à travers les grèves desséchées de l’embouchure se lancèrent à l’attaque des retranchements français ; comment, battus à plate
couture par les soldats de Lévis et craignant d’être noyés par la marée, les Anglais vaincus se rembarquèrent, perdant dans cette équipée de quatre à cinq cents hommes.
Hélas ! On sait le reste. La victoire gagnée par nous fut sans lendemain. Les Anglais débarqués, pendant la nuit du 13 septembre 1759, à l’anse au Foulon, au-dessus de Québec, surprirent le poste de Vergor et grimpèrent sur les plaines d’ Abraham. Déjà ils commençaient à creuser des retranchements lorsque la fatale nouvelle est apportée à Montcalm. Que faire ? Convoquer les miliciens occupés à rentrer leurs récoltes ; donner aux trois mille hommes de Bougainville l’ordre de rejoindre ? Il n’en a pas le temps. Il doit, à tout prix, empêcher l’ennemi de dresser ses batteries. Une attaque brusquée s’impose, avec un homme contre deux.
Les Français sont repoussés et lâchent pied. Ils fuient en grand désordre dans la direction de Limoilou. La plupart gagnent la vallée, par la côte d’ Abraham. Les Anglais qui se précipitent pour leur couper la retraite se heurtent, sur le coteau de Ste-Geneviève, à quelques centaines de tirailleurs canadiens cachés dans des bouquets d’arbres, ce qui permet à nos bataillons débandés de s’écouler par le pont et de se reformer derrière l’ouvrage à cornes. Les tirailleurs périrent presque tous ; mais l’armée vaincue, fuyant par Charlesbourg, dans la direction de la rivière Jacques Cartier, put, grâce à eux, se réorganiser rapidement sous la main vigoureuse de Lévis, et reprendre assez de forces pour remporter, l’année suivante, la suprême et inutile victoire de Ste-Foye.
Les deux chefs ennemis moururent glorieusement dans le même combat. Wolfe, frappé en pleine poitrine, était couché sur le sol, lorsqu’il entendit un officier s’écrier : « Ils courent. » — « Qui court ? » demanda-t-il. — « L’ennemi ; il fuit partout. » — « Dieu soit béni ! je meurs en paix. »
Montcalm, de son côté, tombait au même moment en ralliant ses troupes. Deux officiers le soutinrent sur son cheval et le ramenèrent en son logis. Des femmes l’apercevant, s’écrièrent : « O mon Dieu ! mon Dieu ! le marquis est tué ! » « Ce n’est rien, dit le héros, ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies. »
Aux chirurgiens Montcalm demanda : « Combien de temps ai-je à vivre ?» — « Quelques heures seulement, mon général. » — « Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais à Québec. »
Il expira doucement, à quatre heures du matin (14 sept. 1759), muni des sacrements de l’Eglise.
C’en était fait ; Limoilou n’entendrait plus les bruits de la fusillade et le grondement du canon. Pendant cent ans ses gras pâturages allaient se couvrir de troupeaux.
la Bibliothèque Nationale.