CHAPITRE I. — LA LÉGENDE DE CADIEUX
Sur le sentier du portage ils découvrirent des marques nombreuses de sang desséché, et deux fosses récemment creusées. C’étaient évidemment des fosses d’Iroquois, car ceux-ci n’enterrent jamais les cadavres de leurs adversaires.
A partir de cet endroit les pistes pénétrèrent dans la forêt et prirent des directions divergentes, ce qui prouvait que Cadieux et son compagnon avaient fui séparément. Nos Français s’attachèrent d’abord à l’une de ces traces et la suivirent pendant de longues heures. Leur travail ne fut pas vain, car ils découvrirent, dans un épais fourré, le cadavre décomposé de l’Algonquin. Il était couvert de blessures et scalpé. Tout autour de lui le sol était piétiné, les branches étaient brisées, et la couleur de l’herbe témoignait de l’abondance du sang versé, autant de preuves que le défunt avait chèrement vendu sa vie. Ses amis donnèrent une sépulture chrétienne au brave mort pour le salut de ses frères ; après quoi, la nuit tombant, ils songèrent au repos.
Restait à retrouver l’interprète.
La tâche paraissait facile ; revenir sur ses pas, suivre la seconde sente, abandonnée la veille, n’était qu’un jeu pour nos explorateurs ! Ils n’eurent aucune peine à reconstituer les mouvements de Cadieux. Les taches de sang et les fosses creusées à côté signalèrent éloquemment les détails de sa tactique. L’habile guerrier, embusqué derrière un buisson, attendait ses ennemis, lâchait son coup et fuyait comme un daim par crochets imprévus. Six fosses d’Iroquois furent ainsi découvertes.
Or, voici que, tout d’un coup, les empreintes disparurent. L’ennemi, évidemment, avait rebroussé chemin et repris la direction de la rivière. Nos Français étonnés se demandèrent le pourquoi d’une aussi brusque retraite. Ils connaissaient les Iroquois et les savaient inaccessibles à la peur. Peut-être avaient-ils reçu de mauvaises nouvelles de leurs Cantons?
Et Cadieux, qu’était-il devenu ? Nos explorateurs cherchèrent longtemps ses traces, mais en vain. Ils conclurent qu’il avait suivi de loin la piste de ses ennemis dans la direction de la rivière. Mais où s’était-il caché, de quoi vivait-il après onze jours de bataille dans la forêt désolée ? Autant de questions qu’ils étaient impuissants à résoudre. Ils campèrent donc sur la grève, résolus à pousser, le lendemain, jusqu’à Vile du Grand Calumet, dans l’espoir que leurs amis sauvages pourraient les renseigner...
Hélas ! Tout près de leur camp, sous une misérable cabane de branches fanées, un homme mourant de faim les suivait du regard, impuissant à faire le moindre geste pour frapper leur attention...
Lorsque deux jours plus tard, nos trois Français, n’ayant rien appris, repassèrent tristement dans ce même sentier pour rentrer à Montréal, il advint que l’un d’eux aperçut devant la cabane une croix grossière qu’il n’avait point remarquée. Surpris, il l’indiqua à ses deux compagnons qui s’approchèrent en tremblant.
Or voici que, sous les branches, ils découvrirent à peine refroidi, le cadavre de leur infortuné camarade. Les mains du défunt, jointes sur sa poitrine, couvraient un large feuillet de bouleau sur lequel des vers étaient écrits. A l’instar des Sauvages, le vieux guide avait composé son chant de mort.
C’était la complainte de Cadieux, qui, sous un style informe, cache un fond d’admirable poésie.
La voici :
Petit Rocher de la Haute Montagne Je viens ici finir cette campagne !
Ah, doux échos, entendez mes soupirs,
En languissant je vais bientôt mourir !
Petits oiseaux, vos1 douces harmonies,
Quand vous chantez me rattachent à la vie ;
Ah ! si j’avais des ailes comme vous Je s’rais heureux avant qu’il fût deux jours I
Seul dans ces bois que j’ai eu de soucis,
Pensant toujours à mes si chers amis,
Je demandais : Hélas ! sont-ils noyés ?
Les Iroquois les auraient-ils tués ?
Un de ces jours que m’étant éloigné,
En revenant je vis une fumée ;
Je me suis dit : Ah ! Grand Dieu ! qu’est ceci ?
Les Iroquois m’ont-ils pris mon logis ?
Je me suis mis un peu à l’ambassade,
Afin de voir si c’était embuscade ;
Alors je vis trois visages Français.
M’ont mis le cœur d’une trop grande joie !
Mes genoux plient, ma faible voix s’arrête,
Je tombe... Hélas ! à partir ils s’apprêtent.
Je reste seul... Pas un qui me console,
Quand la mort vient pas un qui se désole !